— Non, tout va bien, affirma-t-elle.
Mais, cela allait très mal au contraire... De l’autre côté de la pièce, l’écran de Hale brillait. Elle avait oublié de baisser la luminosité !
– 155 –
37.
Au rez-de-chaussée de l’hôtel Alfonso XIII, Becker se dirigea vers le bar comme une âme en peine. Un serveur haut comme trois pommes posa un sous-verre devant lui.
— ¿ Qué bebe usted ? Qu’est-ce que je vous sers ?
— Rien, merci. Vous connaissez des boîtes de nuit pour punks en ville ?
L’homme lui jeta un regard interloqué.
— Pour punks ?
— Oui. Existe-t-il des endroits particuliers où ils se retrouvent ?
— No lo sé, señor. Mais sûrement pas ici ! dit-il dans un sourire. Alors, vous buvez quelque chose ?
Becker avait envie de secouer ce type comme un prunier, pour passer sa rage. Tout allait de travers.
— ¿ Quiere Ud. algo ? insistait le barman. ¿ Fino ? ¿ Jerez ?
Des notes de musique flottaient dans la salle. Les concertos brandebourgeois. Le numéro quatre. Susan et lui avaient écouté ce morceau, l’année passée, interprété par l’orchestre de St-Martin-in-the-Fields. Susan lui manquait tant à cet instant...
Une petite brise fraîche provenant de l’air conditionné lui rappela la touffeur qui régnait dehors. Il s’imagina errant dans les rues sous cette chape, à la recherche d’une punk avec un drapeau anglais sur son tee-shirt. Oh Susan...
— Zumo de arándano, s’entendit-il prononcer.
Un jus d’airelle. Le barman lui jeta un regard déconcerté.
— ¿ Solo ?
Le jus d’airelle était parfaitement courant en Espagne. Mais le boire sans y ajouter d’alcool était une grande première.
— Sí, répondit Becker. Solo.
— ¿ Echo un poco de Smirnoff ? insista le serveur. Avec une goutte de vodka ?
— No, gracias.
— ¿ Gratis ? l’encourageait-il.
– 156 –
Becker songeait aux rues crasseuses des bas quartiers, à la chaleur étouffante, à la longue nuit qui l’attendait... Après tout...
— Sí, vale, póngame un poco de vodka.
Le barman parut soulagé et partit au petit trot lui préparer la boisson. Becker parcourut du regard le bar surchargé d’ornements en se demandant s’il était en train de rêver. Ce qu’il vivait n’avait aucun sens. Un professeur d’université jouant les James Bond ! Le barman revint et déposa, avec grande cérémonie, la boisson devant Becker.
— A su gusto, señor. Un jus d’airelle avec une goutte de vodka !
Becker le remercia. Il but une gorgée et s’étouffa aussitôt.
C’était ça, une « goutte » de vodka ?
38.
Hale s’arrêta à mi-chemin du coin-cuisine et fixa Susan du regard.
— Que se passe t-il, Sue ? Tu en fais une tête...
La jeune femme s’efforça de masquer sa frayeur. Trois mètres plus loin, l’écran de Hale brillait.
— Je... Je vais bien, affirma-t-elle, son cœur battant la chamade.
Hale l’observait d’un air déconcerté.
— Tu veux boire un peu d’eau ?
Susan ne parvenait pas à lui répondre. Elle se maudissait en son for intérieur. Comment ai-je pu oublier ! Hale allait savoir qu’elle avait fouillé dans son terminal... il saurait alors qu’elle connaissait sa véritable identité : North Dakota... Que ferait-il pour que cette information ne sorte pas du Nodal 3 ? Il risquait d’être prêt à tout...
– 157 –
Que faire ? Foncer vers la porte ? Mais Hale la rattraperait avant. Des coups résonnèrent soudain sur la paroi vitrée. Hale et Susan sursautèrent. C’était Chartrukian, qui tambourinait comme un forcené. Il avait l’air terrorisé, comme s’il entendait sonner derrière lui les trompettes du Jugement dernier. Hale lança un regard noir vers le technicien affolé, puis se retourna vers Susan.
— Je reviens tout de suite. Sers-toi un verre d’eau. Tu es toute pâle.
Hale fit volte-face et quitta la pièce. Susan reprit ses esprits et se dirigea à grands pas vers le terminal de Hale. Elle baissa la luminosité. L’écran vira au noir.
Le sang martelait sous ses tempes. Elle se retourna et jeta un coup d’œil aux deux hommes en conversation derrière la paroi vitrée. A l’évidence, Chartrukian n’était pas rentré chez lui... Le jeune technicien était en proie à la panique et vidait son sac auprès de Greg Hale. Cela n’avait plus aucune importance –
Hale était déjà au courant de tout.
Je dois aller trouver Strathmore. Et vite.
39.
Suite 301. Rocío Eva Granada se tenait nue devant le miroir de la salle de bains. Le moment qu’elle avait redouté toute la journée approchait. L’Allemand était étendu sur le lit et l’attendait. Jamais elle ne l’avait fait avec un homme aussi énorme.
A contrecœur, elle prit un glaçon dans le seau à glace et le passa sur les pointes de ses seins. Rapidement, ses tétons durcirent. C’était son cadeau aux hommes – leur faire croire qu’ils étaient désirés. C’est ce qui leur donnait envie de revenir.
– 158 –
Elle passa ses mains sur son corps souple et bronzé, en priant pour qu’il tienne le coup encore quatre ou cinq ans, le temps d’avoir assez d’économies pour raccrocher. Señor Roldán prenait une grande partie de l’argent qu’elle gagnait, mais, sans lui, elle serait comme toutes les autres prostituées, à racoler la viande saoule sur les trottoirs. Au moins, ses clients avaient de l’argent. Ils ne la battaient jamais et étaient faciles à satisfaire.
Elle enfila sa tenue de travail, prit une profonde inspiration, et ouvrit la porte de la salle de bains.
Quand Rocío pénétra dans la chambre, les yeux de l’Allemand faillirent sortir de leurs orbites. Elle portait un déshabillé noir. Sa peau noisette rayonnait dans la lumière tamisée, et le bout de ses seins pointait au travers de la fine dentelle.
— Komm doch hierher, dit-il avec impatience, en retirant son peignoir et s’étendant sur le dos. Viens par ici.
Rocío se força à sourire et approcha du lit. Elle regarda l’énorme Allemand. Elle eut un petit rire soulagé : l’organe entre ses jambes était tout petit.
Il la saisit et lui arracha son déshabillé avec impatience. Ses doigts boudinés se promenèrent, avides, sur tout son corps. Elle grimpa sur lui et gémit en se trémoussant, dans une extase feinte. Quand il la fit basculer pour lui monter dessus, elle crut qu’il allait la broyer. Elle hoquetait et étouffait dans les replis de son cou. Elle priait pour qu’il vienne rapidement.
— ¡ Sí ! ¡ Sí ! haletait-elle entre deux secousses.
Elle plongea ses ongles dans son dos pour l’encourager. Des pensées affluèrent en cascade dans son esprit – les visages de ces hommes innombrables dont elle avait satisfait les désirs, tous ces plafonds qu’elle avait regardés pendant des heures, son rêve d’avoir des enfants...
Soudain, sans prévenir, le corps de l’Allemand se cabra, se raidit, et retomba lourdement sur elle. Déjà ? pensa-t-elle, à la fois surprise et soulagée. Elle essaya de glisser sur le côté pour se dégager.