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En coupant toute l’alimentation de la Crypto, ils forceraient TRANSLTR à s’éteindre. Ils pourraient éradiquer le virus plus tard. Il leur suffirait de réinitialiser les disques durs de TRANSLTR. Toutes les informations en mémoire seraient effacées : données, paramétrages, virus, tout. Dans la plupart des cas, un reformatage, en écrasant des milliers de fichiers, entraînait la perte de plusieurs années de travail. Mais la structure interne de TRANSLTR était différente : le système pouvait

être

totalement

réinitialisé

quasiment

sans

conséquence. Les processeurs en parallèle étaient conçus pour calculer, et non pour se souvenir. Rien n’était, à proprement parler, stocké dans TRANSLTR. Quand la machine cassait un code, elle envoyait le résultat directement à la banque de données centrale pour...

Susan sentit son sang se figer.

— Mon Dieu ! souffla-t-elle, en portant la main à sa bouche.

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Le regard de Strathmore était figé dans la pénombre, sa voix désincarnée.

— Oui, Susan. La banque de données... Tankado s’était servi de TRANSLTR pour introduire un virus dans la banque de données centrale.

D’un doigt fébrile, Strathmore désigna son écran. Sous la zone de dialogue, un message était apparu :

RÉVÉLEZ TRANSLTR AU MONDE

SEULE LA VÉRITÉ POURRA VOUS SAUVER...

Les informations les plus secrètes de la nation étaient stockées à la NSA : les protocoles de communication militaires, les codes SIGINT, l’identité des espions à l’étranger, les plans des nouvelles armes, les documents secret-défense, les accords commerciaux... La liste était sans fin.

— Il n’aurait pas osé ! bredouilla Susan. S’attaquer aux archives secrètes d’un pays !

Même de la part du bilieux Ensei Tankado, cela paraissait démesuré. Elle lut de nouveau le message.

SEULE LA VÉRITÉ POURRA VOUS SAUVER.

— Quelle vérité ?

La respiration de Strathmore était sifflante.

— La vérité sur TRANSLTR.

Susan hocha la tête. C’était parfaitement logique. Tankado voulait obliger la NSA à révéler l’existence de TRANSLTR. Du pur chantage. Le choix était simple : lâcher l’info ou perdre la banque de données. Avec un mélange d’effroi et d’admiration, elle scrutait les lignes devant elle. Tout en bas, une inscription clignotait, menaçante :

ENTREZ LA CLÉ D’ACCÈS

Le virus, la clé d’accès, la bague de Tankado, l’ingénieux stratagème... le puzzle se mettait en place. La clé n’était pas le sésame d’un algorithme crypté, c’était la parade contre l’attaque virale ! Susan s’était documentée sur ce genre de virus : des

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programmes mortels portant, dans leur code, leur propre antidote, mais pour l’activer il fallait une clé.

Tankado n’avait nullement l’intention de détruire la banque de données. Ce qu’il désirait, c’était que le public apprenne l’existence de TRANSLTR ! Ensuite, il nous aurait donné la clé pour enrayer le mal ! Mais le plan de Tankado avait mal tourné.

Mourir n’était pas prévu... Dans son idée, il s’imaginait assis dans un bar espagnol, devant CNN, en train d’assister à une conférence de presse extraordinaire sur la « Machine de décryptage ultrasecrète de la NSA ». Puis il aurait appelé Strathmore, lui aurait dicté la clé gravée sur son anneau, et la banque de données aurait été sauvée, juste à temps. Après un fou rire bien revigorant, il aurait disparu dans la nature et se serait gentiment fait oublier. Ainsi serait né le nouveau superhéros de l’EFF.

— Il nous faut cette bague ! pesta Susan. C’est le seul exemplaire !

Pas de North Dakota, pas de double de la clé. Et maintenant, même si la NSA acceptait de dévoiler l’existence de TRANSLTR, Tankado n’était plus de ce monde pour leur sauver la mise.

Strathmore restait plongé dans son mutisme.

L’affaire avait pris des proportions qui dépassaient l’entendement. Le plus curieux, aux yeux de Susan, c’était que Tankado avait laissé la situation dégénérer. Il savait parfaitement ce qui arriverait si la NSA ne récupérait pas la bague à temps. Et pourtant, au moment de mourir, il s’était débrouillé pour qu’elle leur échappe... Mais Susan le comprenait, au fond... Il n’allait tout de même pas la leur donner sur un plateau, alors qu’il était persuadé que la NSA venait de l’assassiner !

Malgré tout, Susan avait du mal à accepter cette version...

Tankado était un pacifiste. Il n’avait jamais versé dans la destruction aveugle. Son cheval de bataille, c’était TRANSLTR.

Son Graal : défendre le droit au secret pour tout individu et mettre en garde le monde contre la toute-puissance de la NSA.

Détruire la banque de données était une agression manifeste.

Cela ne collait pas avec le personnage.

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Les sirènes ramenèrent Susan à la sinistre réalité.

Strathmore était totalement amorphe. Elle devinait sans peine ses pensées. Non seulement son projet d’ajouter une porte secrète à Forteresse Digitale était tombé à l’eau, mais son imprudence avait placé la NSA au bord du plus gros désastre en matière de sécurité nationale de toute l’histoire des États-Unis.

— Commandant, ce n’est pas votre faute, insista-t-elle au milieu des sirènes hurlantes. Si Tankado était encore de ce monde, nous pourrions marchander, nous aurions le choix !

Mais Strathmore n’entendait plus rien. Sa vie était finie.

Pendant trente ans, il avait servi son pays. Ce devait être aujourd’hui son moment de gloire, son chef-d’œuvre absolu : une porte secrète dans le nouveau standard mondial de cryptage ! Mais au lieu de cela, il avait envoyé un virus dans la banque centrale... Et il n’y avait aucun moyen de l’arrêter, à moins de couper le courant et d’effacer, jusqu’au dernier, tous les octets infectés... ce qui revenait à perdre des millions de données. Seule la bague aurait pu les sauver, et pour l’heure, c’était le silence radio du côté de David...

— Je dois arrêter TRANSLTR ! annonça Susan, en prenant les choses en main. Je vais descendre au sous-sol et couper l’alimentation.

Strathmore se retourna vers elle au ralenti – un homme brisé.

— Je vais m’en charger..., annonça-t-il d’une voix chevrotante.

Il se leva, et chancela sur ses jambes.

Susan le fit se rasseoir.

— Pas question ! rétorqua-t-elle, d’un ton sans appel. C’est moi qui y vais.

Strathmore enfouit son visage dans ses mains.

— Entendu... C’est tout en bas, au dernier niveau. À côté des pompes à fréon.

Susan se dirigea vers la porte. À mi-chemin, elle se retourna vers lui.

— Commandant ! cria-t-elle dans le rugissement des sirènes. Rien n’est perdu ! Nous ne sommes pas encore vaincus.

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Si David retrouve la bague à temps, nous pourrons sauver les données !

Strathmore garda le silence.

— Appelez la banque ! ordonna-t-elle. Dites-leur pour le virus ! Vous êtes le directeur adjoint. Ne vous laissez pas aller.

Vous êtes un battant !

Strathmore se redressa lentement. Comme un homme s’apprêtant à prendre la décision la plus importante de sa vie, il hocha la tête avec solennité.