D’un pas déterminé, Susan plongea dans l’obscurité.
87.
La Vespa roulait sur la voie de droite de la Carretera de Huelva. L’aube pâlissait à peine dans le ciel, mais la circulation était dense : les jeunes Sévillans rentraient en ville après avoir fait la fête toute la nuit sur la plage. Un minibus, bourré d’adolescents, klaxonna un grand coup et dépassa Becker comme une fusée. Le scooter faisait figure de jouet d’enfant, perdu ainsi sur la grande route.
Quatre cents mètres derrière lui, un taxi cabossé s’engagea sur la même artère dans une pluie d’étincelles. Hulohot accéléra et projeta, sur le terre-plein central, une Peugeot 504 qui tardait à se ranger.
Becker dépassa un panneau : SEVILLA CENTRO - 2 KM.
S’il pouvait atteindre le centre-ville, il aurait peut-être une chance de s’en sortir. L’aiguille du compteur refusait toujours de dépasser les soixante kilomètres à l’heure... deux minutes avant la sortie... Il n’aurait jamais le temps ! Derrière lui, le taxi gagnait du terrain. Becker se focalisait sur les lumières de Séville en contrebas.
Faites que j’y parvienne vivant !
– 295 –
Il avait parcouru à peine un kilomètre, quand il entendit un fracas de métal derrière lui. Il s’aplatit sur son engin, et poussa le moteur à fond. Un coup de feu étouffé retentit ; une balle siffla à ses oreilles. Becker vira à gauche et commença à slalomer entre les files, dans l’espoir de gagner du temps. Mais c’était peine perdue. La rampe de sortie était encore à trois cents mètres quand il entendit le vrombissement du taxi, séparé de lui par seulement quelques voitures. Dans quelques secondes, Becker allait être abattu ou renversé. Il cherchait du regard une issue possible, mais le boulevard était bordé de chaque côté par un remblai de graviers. Une autre détonation claqua. Il fallait prendre une décision.
Dans un hurlement de gomme et une gerbe d’étincelles, il fit une brusque embardée sur sa droite, quitta la route, et fonça sur le terre-plein. La petite Vespa, dans une pluie de graviers, partit à l’assaut du talus avec force zigzags, tandis que Becker se démenait comme un diable pour rester en selle. Les pneus patinaient dans le sol meuble. Le petit moteur lançait des gémissements pathétiques sous l’effort. Le conducteur donnait des coups furieux d’accélérateur. Surtout, ne pas caler ! Il n’osait pas regarder derrière lui. Le taxi allait s’arrêter dans un dérapage, les balles allaient pleuvoir d’un instant à l’autre...
c’était écrit...
Mais rien ne se produisit.
La Vespa atteignit enfin le sommet. Elle était là, juste de l’autre côté : la ville promise ! Les lumières s’étendaient devant lui comme un immense lit d’étoiles. Il se fraya un chemin au travers des taillis, et sauta du trottoir. La Vespa prit rapidement de la vitesse. L’avenue Luis Montoto se mit à défiler à toute allure sous ses roues. Puis le stade de football apparut sur sa gauche. Sauvé !
C’est à cet instant qu’il perçut le bruit de tôles familier. Il releva la tête. A une centaine de mètres devant lui, le taxi jaillissait de la bretelle de sortie. Le véhicule, dans un dérapage, s’engagea sur la calle Luis Montoto et fondit sur lui.
Becker aurait dû perdre tous ses moyens. Mais ce ne fut pas le cas. Tout était clair et limpide... Il prit à gauche, sur la calle Menéndez Pelayo, et remit les gaz. La Vespa, cahotant, traversa
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un petit parc avant de s’engouffrer dans la Mateos Gago : une petite voie à sens unique menant aux portes du quartier Santa Cruz.
Tu y es presque !
Le taxi suivait, de plus en plus près. Il traversa l’étroite porte de Santa Cruz, y laissant au passage ses rétroviseurs. Mais Becker savait qu’il avait remporté la bataille. Santa Cruz était le plus vieux quartier de Séville. Il n’y avait pas de rues entre les maisons, juste un labyrinthe de venelles datant de l’Empire romain. Seuls les piétons et quelques rares deux-roues pouvaient y circuler. Un jour, Becker s’était perdu pendant des heures dans ce dédale caverneux. Il accéléra dans la dernière partie de la Mateus Gago. La cathédrale gothique datant du XIe siècle se dressa devant lui, telle une montagne. Juste à côté, la tour de la Giralda, du haut de ses cent mètres, perçait le ciel dans l’aube naissante. Santa Cruz ! berceau de la deuxième plus grande cathédrale du monde et des plus illustres familles de Séville.
Becker traversa le parvis. Il y eut un coup de feu, mais c’était trop tard. Becker et sa monture avaient disparu dans un minuscule passage.
88.
Les phares de la Vespa projetaient des ombres noires dans les ruelles. Le moteur, malmené par Becker, rugissait entre les maisons blanchies à la chaux. Un appel au réveil bien matinal pour les habitants de Santa Cruz, surtout un dimanche !
Cela faisait près d’une demi-heure que la course poursuite durait. Des questions passaient en boucle dans l’esprit de David : Qui essaie de me tuer ? Pourquoi cette bague est-elle si importante ? Où est passé l’avion de la NSA ? Il songea à
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Megan, morte dans la cabine des toilettes, et eut un haut-le-cœur.
Il espérait semer son poursuivant dans Santa Cruz et ressortir de l’autre côté, mais le quartier était un labyrinthe pernicieux, pimenté de renfoncements et de culs-de-sac. Il s’égara rapidement. Becker chercha du regard la tour de la Giralda pour se repérer, mais les murs autour de lui s’élevaient si haut qu’il n’apercevait qu’un mince ruban de ciel au-dessus de sa tête.
Où était passé le tueur aux lunettes ? Il était peu probable qu’il ait renoncé. Sans doute poursuivait-il la traque à pied...
Becker, avec sa Vespa, peinait à avancer dans ce réseau chaotique de venelles. Les pétarades du moteur se perdaient en écho derrière lui. On devait l’entendre à des centaines de mètres à la ronde ! Son seul atout était la rapidité. Il devait vite sortir de cette souricière ! Après une longue succession de virages et de lignes droites, la Vespa déboucha sur l’Esquina de los Reyes, un carrefour de trois ruelles. Les choses s’annonçaient mal : il était déjà passé ici. Becker pila. De quel côté aller ? Soudain, son moteur cala. La jauge d’essence indiquait : VACÍO. Comme si le sort s’acharnait contre lui, une ombre, au même moment, apparut dans la rue sur sa gauche.
Le cerveau humain est l’ordinateur le plus rapide qui existe.
En une fraction de seconde, celui de Becker avait scanné la forme des lunettes et la silhouette de l’homme, fouillé sa base de données interne à la recherche d’un fichier correspondant, identifié l’individu, envoyé un signal de danger et proposé une solution au problème. A savoir abandonner la Vespa et prendre ses jambes à son cou.
Malheureusement, Hulohot n’était plus ballotté dans un taxi bringuebalant, mais bien campé sur ses deux jambes.
Calmement, il leva son arme et tira.
La balle atteignit Becker au flanc, juste au moment où il bifurquait à l’angle de la rue pour se mettre hors de portée. Ce n’est qu’après quelques foulées qu’il commença à sentir la douleur. Tout d’abord, il crut s’être fait un claquage musculaire, juste au-dessus de la hanche. Puis le point d’impact devint chaud et parcouru de picotements. Becker comprit quand il vit