Toru, méfiant, hocha la tête. « Approximativement. Les Occidentaux qui apprennent par cœur les maximes de mon père, je l’ai remarqué, sont soit des passionnés convaincus par sa vision, soit des intellectuels cherchant à comprendre une grandeur qui leur est inaccessible.
— Sans doute suis-je parfois coupable d’omphaloscopie…
— Ce mot m’est inconnu.
— Je me regarde un peu trop le nombril… Mais passons encore. Je ne me plierai pas à vos petites catégories, cher monsieur. Si j’ai retenu cette citation, c’est que votre président décrivait ma carrière. Vous comprenez, je cherche à comprendre la motivation et la substance… »
Toru l’interrompit en levant une main. « Tout comme un comédien doit étudier son personnage, vous avez entrepris d’étudier le comportement des gens normaux afin de vous faire passer pour l’un d’entre eux. »
Wells ne s’était pas attendu à cela. Il hocha lentement la tête. « Vous êtes plus perspicace que je ne le pensais, monsieur Tokugawa.
— Parce que j’ai déjà rencontré des hommes comme vous. Vous naissez avec une âme tordue. Vous êtes une anomalie.
— On peut le dire ainsi…
— N’en ayez pas honte. Dans l’Imperium, vos pareils sont admirés pour leur esprit. L’unité 731 compte beaucoup de scientifiques affligés du même fonctionnement psychique. Cela leur permet de mener leurs expériences sur des cobayes humains sans éprouver ni remords ni hésitation. Vous ne ressentez pas la même chose que les gens, mais votre analyse de leurs modes de pensée fait de vous un excellent imitateur.
— Alors vous savez pourquoi je suis si compétent. » Wells refit le même petit sourire. « Indépendamment des buts intimes qui m’ont poussé à choisir cette voie professionnelle, aujourd’hui je peux vous aider à mieux abattre Saito en le comprenant mieux. Dites-moi tout ce que vous savez de ce salopard et, je vous le promets, je vous l’offrirai sur un plateau.
— Intéressant… » Toru se frotta le menton. La proposition pouvait être utile, et, à bord de cette bassine volante, il n’avait rien de mieux à faire. « Soit. Pour tuer Saito, je suis prêt à tolérer toutes les âneries du monde. Reprenez vos questions. »
Wells chercha un siège des yeux avant de renoncer en s’asseyant par terre. Le crayon se posa sur le calepin. « Je crois que je vais apprécier nos séances de travail, Toru. Je peux vous appeler Toru ? Bon, où en étions-nous ? »
Chapitre 10
L’Allemagne possède l’armée la plus puissante du monde, et les Allemands n’aiment pas qu’on se moque d’eux. Ils cherchent quelqu’un sur qui passer leur colère et déclencher leur force. Cela fait trente-huit ans que l’Allemagne est sortie de sa dernière guerre ; elle est forte, et elle est nerveuse, comme un homme chaussé de bottes trop petites. Avec la formation de cette grande légion, une heure historique a sonné. La Neuvième Armée est l’union indestructible de la technologie et de la magie. Tous les soldats sont de grands sorciers. Rien ne nous arrive à la cheville. Rien. Nos rivaux nous envient et nous forcent à nous défendre. L’Allemagne triomphera. Soyez les Huns d’Attila ! Que, pendant mille ans, les Français tremblent à l’approche d’un Allemand !
Cité morte (Allemagne)
La Cité morte était abominable.
Faye n’aimait pas du tout les zombies. À dire vrai, elle en avait une peur bleue, alors qu’elle n’était pas du genre froussarde. Elle s’était interdit la peur depuis le jour où Madi avait assassiné son grand-père. Et, si peur elle ressentait, c’était souvent pour ses amis et non pour sa peau à elle. Elle ne craignait pas grand-chose tant qu’elle restait calme et méthodique ; la peur lui mettait des bâtons dans les roues. Les zombies, pourtant… C’était contre nature. Des horreurs répugnantes qui lui filaient la chair de poule, lui donnaient la nausée, la rendaient malade ; et, dans cette ville affreuse, les zombies, ils étaient partout.
Elle essayait d’avancer vite, de ne s’attarder nulle part. Heureusement, Berlin était un amas de murs effondrés. Il restait très peu d’immeubles intacts. Certains avaient été réparés, à l’époque où des habitants s’efforçaient de rendre leur vie supportable : des vivants, comme Heinrich, avant que les millions de soldats morts-vivants du Kaiser n’aient complètement perdu la tête sous l’effet de la faim.
Elle se matérialisa sur un rebord de fenêtre, au quatrième étage de ce qui avait dû être jadis une banque. Ça y ressemblait, en tout cas : la façade arborait de grosses colonnes en pierre. Il n’en restait plus qu’une, en fait, et les autres gisaient brisées en travers de la rue. Comme elles étaient plus blanches que l’asphalte, elles évoquaient des ossements pâlis par le temps. Des ossements, d’ailleurs, des vrais, il y en avait partout.
Faye se pencha pour voir si des dangers l’attendaient derrière l’angle du bâtiment. La poussière crissa sous ses semelles mais, au moins, la maçonnerie tint bon ; à son atterrissage précédent, elle n’avait pas eu cette chance. La ville tombait en morceaux. Bon, la voie était libre. Les pauvres zombies affamés qui lui avaient couru après au rez-de-chaussée y étaient restés. Ils hurlaient de rage. Sans doute l’oublieraient-ils très vite pour se remettre à errer sans but.
Jacques lui avait donné un plan où il avait marqué les adresses possibles de Zachary. C’était une feuille épaisse, encombrante, dure à replier : Faye avait consacré trois secondes à la mémoriser et se fiait depuis à sa carte mentale, bien supérieure. Par malheur, celle de Jacques datait d’avant la guerre, d’avant que la ville ne soit devenue folle. Certaines rues étaient à présent des canaux. D’autres étaient obstruées par des immeubles effondrés. Et, de toute façon, il y avait beaucoup d’endroits à inspecter. En vain, pour l’instant.
Si le zombie qu’elle cherchait était devenu fou, comme la majorité des morts-vivants, sa quête n’aurait rimé à rien. Ceux qui marchaient en traînant les pieds, ils ne la dérangeaient pas trop, parce qu’ils apparaissaient sur sa carte mentale, et elle les évitait sans peine. Les moulins à paroles, ça allait aussi : elle les entendait arriver. Ceux qui ne bougeaient pas, en revanche, l’inquiétaient. Elle avait déjà failli se matérialiser dans deux monstres de ce genre. Les êtres vivants apparaissaient nettement sur sa carte mentale. Les objets en mouvement aussi. Mais mort et immobile ? Gros problème.
Les fenêtres autour d’elle n’avaient plus de vitres. D’ailleurs, elle ne se rappelait pas avoir vu un seul morceau de verre depuis son entrée dans la Cité morte. Le rayon de paix les avait-il fait exploser ? Ou bien les morts-vivants les détruisaient-ils pour ne pas apercevoir leurs sales têtes ? En tout cas, elle voyait parfaitement l’intérieur de la pièce. Ni ses yeux gris ni sa carte mentale ne lui signalaient de danger.
Selon Jacques, Zachary aurait choisi de « vivre » en hauteur. De son vivant, il avait un tempérament d’artiste et avait même travaillé comme dessinateur de magazines pulps : cow-boys et Indiens, cosmonautes, pirates et gangsters. Les artistes appréciaient sûrement les chambres avec vue. Jacques lui avait également donné un paquet pour Zachary, si elle le trouvait. Elle en ignorait le contenu, mais la sacoche était lourde. Sans doute des livres. Peut-être un cadeau ; ou alors Jacques calculait-il que, plus elle était lourde, plus voyager lui consommait d’énergie magique, et il voulait qu’on l’attrape et qu’on la mange. Il pouvait toujours courir ; Faye était la reine des voyageuses. Elle allait lui faire voir.