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Luc relève le front, soudain devenu très blanc.

—    Une... dernière chose, madame... Le gendarme qui a écrasé sa fille... Vous connaissez son nom ?

—    Ce salaud ? Évidemment, c'est Alexandre Bur- leaux. Parce qu'on est dans la gendarmerie, on croit pouvoir échapper aux lois ? Vous savez quoi ? S'il était arrivé la même chose à ma fille, croyez-moi, je l'aurais tué, gendarme ou pas. De mes propres mains. Dites ça à vos assurances.

Elle claque la porte. Abasourdi, Luc remonte l'allée, avec l'impression que ses pieds pèsent des tonnes.

Le père, Paul Blanchard, suicidé... Pourquoi le cata- tonique a-t-il, du fin fond de sa maladie psychique, prononcé son nom ?

« Suicidé... » Ce mot résonne dans sa tête et absorbe ses pensées.

Il n'abandonne pas. Le porte-à-porte, chez les voisins, lui fournit enfin la nouvelle adresse de Laurence Blanchard. Une maison à la campagne, à Amiens.

Route en sens inverse pour Luc. Tout ce trajet, alors que la mère habitait à cent kilomètres de chez lui...

29.

Sur la table repose un gros plat avec des restes de carbonade flamande et des frites dorées. Alice, arrivée chez Fred depuis une heure, revient du couloir et se rassoit en face de lui. Au-dessus d'elle, l'arbre à messages s'agite mollement. Fred a ouvert la fenêtre qui donne sur le jardin, et un brin d'air frais s'invite dans la pièce.

—    Le docteur Graham ne répond toujours pas, dit Alice. Ni sur son téléphone au cabinet, ni sur son portable.

—     Et tu lui as laissé un message ?

—    Évidemment, c'est au moins le cinquième. On dirait qu'il cherche à m'éviter, sinon, il rappellerait. Dis, on va bientôt se mettre en route ?

—    Je ne sais pas si retourner à la ferme et affronter ton père est la bonne solution.

—    Je veux qu'il m'explique pourquoi il m'a menti. Je veux revoir ma sœur. Où est-elle ? Où s'est-elle réfugiée, pendant ces dix années ? Et pourquoi m'a- t-elle caché son existence ?

Fred termine ses dernières frites.

—    Avant, j'aimerais te dire quelque chose... J'ai posé quelques questions à des amis médecins, ce matin. Tu as déjà entendu parler du dédoublement de personnalité ?

—     S'il te plaît, Fred...

—     Pourquoi tu ne veux pas en parler ?

Alice soupire.

—                     Tu es en train de me dire qu'à chaque trou noir, je deviens un môme arriéré qui sait à peine aligner trois mots. Je sais que j'ai des problèmes, des bulles d'encre, mais... mais le docteur Graham, il m'en aurait forcément parlé. Il m'aurait guérie si tout était aussi clair.

Ses yeux s'évadent. Fred n'insiste pas. Il se lève et revient avec deux petits verres et une bouteille.

—     Bois ça. Tu te sentiras mieux après.

—     C'est quoi ?

—                    Genièvre de Houlle. Que des céréales, ça ne peut pas faire de mal.

Alice considère son verre d'un œil inquiet.

—                    Mon père, il ne buvait presque jamais, mais quand il buvait, il parlait de choses pas bien.

—     Il parlait de quoi ?

—                    Son passé. Au Congo, en Libye, au Liban. Les horreurs qu'il avait vues là-bas. L'alcool le désinhibait. Je n'aimais pas quand il buvait.

—     Il devenait méchant ?

—     Non. Mais il dormait dans la grange, et il pleurait.

Alice hésite, puis se décide à boire son verre d'alcool

blanc.

—                   Bon sang, c'est infect. Comment on peut aimer un truc pareil ?

—                   Ça apportait un peu de chaleur et de lumière aux mineurs du Nord.

Alice sent déjà la morsure du genièvre dans son ventre, la douce torpeur qui l'accompagne. C'est comme un Temesta. Fred en profite pour l'interroger un peu.

—                   Justement, ton psy, il a pu t'expliquer de quoi tu souffrais précisément ?

—                   Il doit le faire bientôt. Effectuer le bilan de cette longue psychothérapie, ce qui devrait m'ouvrir de nouvelles perspectives de guérison.

Fred se caresse doucement le menton. Alice pense alors qu'il ressemble à un peintre rebelle en manque d'inspiration. Il est beau, nom de Dieu. Est-ce donc cela, la beauté chez un homme ? Fred s'incline un peu vers elle.

—    Depuis quand tu te soignes ?

—                   Un an... J'ai commencé à consulter quelques semaines avant mon départ de la ferme.

Fred se lève, surpris.

—                  Tu étais encore à la ferme d'Arras quand tu as commencé ta psychothérapie ? Et... C'est toi qui as choisi ton psy ?

—                  Non, mon père. Il était certainement plus à même que moi de le faire.

Fred claque du poing sur la table.

—                   Ton père, évidemment... Mince, attends deux secondes.

Il disparaît à l'étage, revient avec une carte du Nord- Pas-de-Calais, pousse l'assiette d'Alice sur le côté, et la déplie sur la table.

—    Tu te rendais aux séances par toi-même ?

—                   Bien sûr. Mon père avait retapé une vieille voiture, pour que je puisse aller à mes rendez-vous.

—    Et pourquoi lui ? Pourquoi le docteur Graham ?

—                   Je... Je n'en sais rien ! Mon père m'a dit d'aller voir ce psychiatre-là, que veux-tu que je te dise de plus ? Pour moi, j'allais enfin voir un spécialiste, j'allais guérir, et c'était le plus important. Pourquoi tu poses des questions pareilles ?

Fred pointe la ville d'Arras, et fait glisser lentement son doigt le long des routes.

—                     Pourquoi ? Parce que depuis Arras, tu dois remonter sur Lille, puis sortir après Hazebrouck, il y a presque cent bornes. Ensuite, tu dois encore parcourir trente kilomètres de routes pourries pour arriver à Bray- Dunes ! Cent trente bornes, pour une fille qu'il ne laissait jamais sortir de chez elle...

Fred écarte les mains, incrédule.

—                     Mais bon Dieu, Alice ! Tu ne te rends pas compte ? Cent trente bornes pour aller voir un psychiatre dans un cabinet paumé, alors qu'on en trouve à tous les coins de rue !

Alice regarde attentivement la carte, troublée.

—     Je ne me suis jamais réellement posé la question.

—                   Normal, tu étais tellement prise dans un moule que ton père aurait sans doute pu te faire boire toute la mer du Nord. Tu parlais de manipulation, de tromperie à ton égard, eh bien, j'ai le sentiment que nous sommes encore en plein dedans. Une sorte de manipulation de ta vie.

Alice sent ses joues qui s'empourprent.

—                   Je ne sais pas quoi te répondre, Fred. Je... Je suis un peu perdue.

—                     Eh bien, moi, je vais t'aider. Pour ton père, il fallait que ce soit ce psychiatre-là qui te prenne en charge. Luc Graham, et personne d'autre. Ton paternel t'a laissée quitter la ferme, mais son emprise règne toujours sur toi.

Alice a l'impression d'un nouveau coup de massue.

—     Mais... Mais pourquoi ?

Fred hausse les épaules.

—     Je n'en sais rien. Ce psy, tu le connais bien ?

—                   C'est mon psychiatre, c'est tout. Je ne sais rien d'autre de lui.

Fred passe une main sous son menton et réfléchit.

—                   Et si c'était un psy raté ? Un type dont ton père savait qu'il ne te guérirait jamais ?