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—    Que... Que voulez-vous ?

Luc peine à trouver ses mots, il improvise, s'ins- pirant du cas clinique d'un chauffeur de camion, déjà traité en consultation.

—    Quand... Quand on conduit un train, on... on nous prévient qu'on risque de rencontrer la mort, au moins une fois dans notre carrière. On... On se dit que ce ne sont que des statistiques, que jamais ça ne nous arrivera, à nous. Madame, regardez-moi... Ça fait des années que je ne dors plus. Chaque nuit, c'est le scénario de l'accident qui... qui revient, comme un marteau-pilon dans ma tête. Je n'en peux plus de vivre avec ça, vous comprenez ?

Laurence tente de garder la tête froide.

—    Mince, pourquoi vous venez maintenant, deux ans après ?

Luc la fixe avec intensité.

—   Dites-moi juste que ce n'était pas ma faute. Dites- moi que vous ne m'en voulez pas, que... que ce n'est pas moi qui ai tué votre mari. J'ai besoin de votre pardon.

Laurence essaie de sourire, mais la tristesse crispe son visage.

—    Bien sûr que non, ce n'était pas votre faute. Ce n'était la faute de personne. Je n'ai pas à vous pardonner, vous n'êtes pas responsable.

Elle parle sans réelle émotion. Son deuil est fait, elle a réussi à refermer l'urne des angoisses et à la ranger au fin fond de ses propres ténèbres. La disparition de son mari, celle de sa fille font désormais partie des souvenirs, douloureux certes, mais figés.

—     J'ai lu les journaux. Je sais, pour votre fille Amélie. Pour le procès du gendarme Burleaux, sa relaxe fin 2004... C'est pour ça ? C'est pour cette raison que votre mari s'est suicidé ? Parce qu'on a relâché le meurtrier de votre enfant ?

—     Écoutez, monsieur, je suis désolée de ce qu'il vous arrive, mais...

—    C'est très important pour moi. Je vous en prie. Syndrome de stress posttraumatique, vous connaissez ? Une maladie psychique, je... je suis en plein dedans. Je ne peux plus monter dans un train, je... je n'ai pas vécu qu'un seul accident, j'en vis tous les jours, toutes les nuits, parce qu'il y a aussi les cauchemars. Mon... Mon psychiatre m'a dit que... que cette personne venue mourir sous mes roues devait prendre un visage, elle devait exister dans ma tête pour pouvoir me laisser tranquille. Tant que ce visage restera blanc, tant que je ne comprendrai pas ce qui a amené votre mari sous mon train, alors, je... je ne guérirai pas... Je suis désolé, madame, je...

Laurence Blanchard baisse lentement les paupières, en signe de compréhension.

—     Syndrome de stress posttraumatique... J'ignorais que ça se nommait ainsi. Il y a bien longtemps, une amie à moi a percuté un abri de bus en mobylette. Elle a eu exactement la même chose que vous. L'impression de revivre en permanence la même scène. Entrez...

Elle lui propose un café. Luc observe autour de lui cette habitation en bois avec ses poutrelles, ses tons chaleureux, ses courbes précieuses. Plus aucun angle, une vie lissée, frottée au papier de verre pour effacer toute trace du passé.

Laurence apporte deux tasses. Luc se jette sur la sienne et en avale une gorgée. La veuve dépose aussi une photo abîmée sur la table. Luc s'en empare, ses fichues mains tremblent. Paul Blanchard... Teint hâlé, cheveux bruns plaqués vers l'arrière, il sourit. Laurence se met à raconter.

—       À la mort d'Amélie, Paul est tombé en dépression, presque instantanément. C'était notre unique fille, vous comprenez ?

—    Oh bien sûr. Bien sûr que je vous comprends.

—     Un long, long tunnel dont il était incapable d'émerger, non seulement parce qu'il avait perdu sa fille, mais... mais aussi parce que le verdict sur la peine encourue par Alexandre Burleaux tardait. Vous vous doutez bien qu'on attendait énormément de ce procès. Le procureur demandait sept ans... C'était tellement court, mais Paul s'était finalement résigné à cette peine. Il savait que la carrière du meurtrier serait brisée, sa vie de famille aussi, et qu'il ne sortirait jamais intact de prison.

« Meurtrier... » C'est bien le terme. Celui ou celle qui vous arrache votre famille ne peut porter d'autre nom.

Laurence tourne inlassablement sa cuillère dans son café. Luc la relance, voyant qu'elle décroche.

—    Et donc, Burleaux est relâché...

—     Un vrai coup de couteau. Un monde déjà effondré, qui s'effondre plus encore, jusqu'à devenir le néant. Oui, le néant, c'est le mot. Première tentative de suicide pour Paul, aux médicaments.

Luc serre fort sa tasse. Lui, il avait choisi de s'ouvrir les veines. À la manière des empereurs. La femme se lève, disparaît et revient avec un vieux journal local.

—    Regardez...

Sur le canard du coin, daté du jour du procès de Burleaux, une photo : le gendarme, sortant du palais de justice, sourire aux lèvres. « Le sourire de la justice », titre l'article.

—    Imaginez notre souffrance, face à cette... abomination. J'ai eu très, très peur pour mon mari. Les premières semaines après sa tentative ont été abominables pour nous deux. Paul n'était plus qu'une lavette gavée d'antidépresseurs et de neuroleptiques.

—     Je vois de quoi vous parlez.

—     Moi, je survivais, tout était tellement compliqué... Au fil des jours, la dépression de Paul a tourné à l'obsession. Il appelait la femme du gendarme, suivait son enfant à l'école, les effrayait, c'était un véritable enfer. On a vu la police débarquer plusieurs fois. Parce que ce... ce salaud de Burleaux avait porté plainte contre Paul, vous imaginez ? L'assassin, qui porte plainte contre la victime ! Ce fumier, il était même venu chez nous pour nous menacer. Un vrai colosse...

Laurence Blanchard semble revivre son passé.

—      Cette ordure de Burleaux, il nous a regardés dans les yeux, et il a encore souri. Ce sourire, je ne pourrai jamais le chasser de ma tête. Ce type, c'était le diable en personne.

—     Comment votre ancien mari a-t-il géré cette nouvelle ?

—     La dépression est revenue. C'est chronique la dépression vous savez, ça va, ça vient sans prévenir, comme une belle musique. On a déménagé ici, à Amiens, pour nous éloigner de Burleaux, des mauvais souvenirs. Finalement, la dépression a disparu, ainsi que les idées de vengeance ou de harcèlement. Trois mois environ après le verdict, et donc l'annonce de la relaxe, Paul est redevenu « normal », voire presque...

—     Heureux ?

Elle agite mollement la tête. Elle traîne encore, au fond d'elle-même, ce qu'elle ne comprend pas.

—                   Je n'irai pas jusque-là. Mais il reprenait goût à la vie. Il a voulu partir trois mois en Australie, il... il a toujours rêvé d'aller là-bas. Alors... on l'a fait, on est partis trois mois. Je voulais qu'il s'en remette.

Luc regarde le marc de café au fond de sa tasse. On dit qu'on peut y lire l'avenir, lui n'y distingue que son passé. Un passé noir, qui galope derrière lui.

—     C'était comment, l'Australie ?

Elle le fixe d'un air froid.

—                   Ça vous aidera à aller mieux de savoir ce qu'on y a fait ?

Luc secoue la tête.

—                   Vous avez raison. Excusez-moi. Vous revenez donc d'Australie...

Laurence hésite un instant. Sans doute se rend-elle compte qu'elle est en train de déballer sa vie à un inconnu. Elle se dirige vers la cuisine.

—     Un autre café ?

—     S'il vous plaît.

Une fois la tasse remplie, elle reprend son récit d'une voix posée.

—                   De retour en France, Paul va bien, moi aussi. Il se remet à chercher un travail, enchaîne les entretiens sur Paris. Il parle encore d'Amélie tous les jours, mais la conversation ne porte plus jamais sur Burleaux. C'est d'ailleurs complètement par hasard, en déjeunant avec nos anciens voisins, que l'on apprendra la disparition du gendarme.