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On y est. Luc peine à lâcher ses mots.

—     La disparition ?

—      Oui, volatilisé, début 2005 je crois. Oui, c'est ça, janvier 2005, puisqu'on est revenus en février d'Australie.

Ça fait presque trois ans. Luc a du mal à y croire.

—     Une idée de ce qu'il a pu faire ?

—     Personne ne sait ce qu'il est devenu. Pas de corps, rien. Suicide ? Impossible, parce que Burleaux, c'était un dur, un gendarme gradé, avec un regard à glacer le sang, vous voyez ? Nouvelle vie dans un autre pays ? On ne sait pas. Ni nous, ni les flics. Incompréhensible, tout simplement. L'État est peut-être derrière tout ça, qui sait ? On sait jamais vraiment ce qui peut se tramer avec l'armée.

Luc serre les lèvres. Burleaux, disparu pendant presque trois ans, se trouve actuellement en chambre Ail de l'hôpital Freyrat, CHR de Lille, catatonique, cataleptique et maigre comme un clou.

—     Et... Et votre mari ? Comment l'a-t-il pris ?

—     Quatre mois après cette nouvelle, il passait sous votre train. Et... le pire, c'est que j'aurais pu m'en douter, voir que quelque chose n'allait pas. Tout se dégradait à nouveau. Vers la fin, il ne me parlait presque plus, cherchait à me fuir en permanence, et passait ses journées à lancer des balles au chien. Un soir, je l'ai vu partir... prendre la voiture... J'ai pressenti qu'il allait se passer quelque chose, ce soir-là. Mais... Mais je n'ai rien dit, je l'ai laissé partir.

Elle se frotte les lèvres avec une serviette et conclut :

—     Vous savez tout.

—     Mais... Pourquoi ? Pourquoi de nouveau le suicide, alors que tout semblait aller mieux ?

Elle se lève en signe d'impatience.

—    Vous le savez, vous ? Vous pouvez comprendre ce qui fait qu'un jour, un père de famille tue ses deux gosses avec un fusil ? Mon ancien mari, il a traversé tout ce qu'il y a de pire, quelque chose a dû se dérégler dans sa tête. Et maintenant, s'il vous plaît... J'ai bientôt un cours de gym.

Luc vide sa tasse et se dirige vers la porte.

Laurence le regarde fixement, sans bouger, puis l'interpelle soudain :

—    Attendez deux secondes.

Elle ouvre un débarras, s'empare d'une boîte à chaussures et en sort une petite boule de papier, rouge et entourée de scotch. Ce rouge, c'est du sang.

—                   Elle a été découverte sur les rails, à côté du corps de mon mari. Je me disais que, peut-être, vous pourriez en comprendre la signification.

Luc est perplexe. Elle a gardé cette ignoble boule pendant toutes ces années.

—    Non, non. Désolé...

Quand Luc reprend la route, il est tétanisé. Il a compris... Il a compris la raison de l'euphorie de Paul Blanchard, puis celle de son suicide, quelques mois après la disparition de Burleaux.

L'homme à la cagoule y est pour quelque chose.

Son passé, qu'il croyait loin, enterré, l'a définitivement rattrapé.

Il n'a plus le choix. Il va devoir éliminer le gendarme Burleaux, avant que sa langue ne se délie. Avant que la police ne s'en mêle.

Il agira demain matin, samedi, très tôt. Lorsque l'hôpital sera encore quasiment vide.

31.

Alexandre Burleaux se retourne, de Vurine coule derrière lui, dans la rigole. Il se précipite et se baisse au niveau du trou dans le mur.

Il chuchote :

—                     Écoutez-moi ! Je sais que vous avez peur de parler, mais faites semblant d'uriner, et racontez-moi ! II... Il est occupé, il... il ne va pas revenir maintenant. Parlez ! Comment vous appelez-vous ?

—     Dumetz... Je m'appelle Justine Dumetz.

—     Où habitez-vous ?

—     Dans le Pas-de-Calais. Wimereux...

—                   J'habite Nantes. Qu'est-ce qu'on va faire de nous ?

—                   J'ai bien aimé les pâtes... Al dente, elles ont collé au mur... Vous avez goûté ?

La voix de la femme se meurt, ses cordes vocales vibrent comme celles d'un instrument brisé. Dans sa cellule, les puissantes ampoules sont allumées.

—      Qu 'attend-on de nous ?

—     Que... Que vous signiez cette lettre.

—     Jamais de la vie ! Qui signerait un truc pareil ?

—     Personne... Personne peut signer ça...

Des bruits... La femme se tapote les cuisses.

—     Vous... Vous avez vu le soleil il n'y a pas longtemps, hein ? Le soleil, dehors... Il... Il est encore chaud ? Dites-moi... La chaleur... Je me rappelle plus bien. Racontez-moi la chaleur. Et puis la mer... Parlez- moi de...

Elle se tait, s'écrase dans ses sanglots. Le nez d'Alexandre frôle la rigole répugnante, son œil ausculte le trou. Il arrive à percevoir la femme en combinaison noire, son crâne est chauve également. Depuis combien de temps la retient-on ici ?

—     Madame, madame, écoutez. Est-ce que vous aussi, vous...

Elle le coupe.

—    Ils vont contrôler... votre cerveau...

—     Quoi ? Qui ça, ils ?

—     Ils mettront des rats dans votre cachot... Des serpents... Ou un chien. Tout ce qui vous effraie. Puis aussi les sacs surprises... Ils connaissent tous les secrets de l'esprit, ils sont capables de vous faire perdre la mémoire. Tout ça pour que vous signiez... C'est... Non... je... je ne veux plus... Les voiles du bateau, monsieur... Les voiles, elles claquent ? Dites- moi quel bruit ça fait, une voile blanche qui claque dans le vent ?

Alexandre sent qu'il la perd. Elle s'est repliée dans un coin et se balance doucement sur elle-même.

—    Madame, madame, écoutez:. Combien sont-ils ?

—     Vous tenez bien la barre, hein ? Vous la tenez bien, monsieur ? Les vagues sont fortes, elles sont bleues et salées. Soufflez dans la voile, le bateau avance.

Alexandre se prend le crâne dans les mains. Justine Dumetz continue son monologue :

—                   Quelque part, ce qui nous arrive, c'est... le juste retour des choses.

La prisonnière se raidit soudain et se déplace comme une araignée vers la grille, disparaissant du champ de vision d'Alexandre.

—    Revenez ! Revenez, bon sang !

Bruits de chaînes, de serrure. Alexandre se plaque contre le mur et met sa main en visière pour se protéger de la lumière. Il ramasse la lettre chiffonnée, passe le bras à travers les barreaux et la jette sur la gauche.

—      Voilà ce que j'en fais, de votre putain de lettre !

Au bout, l'ombre ne réagit pas. Une porte claque.

Une autre s'ouvre.

Alexandre s'accroche aux barreaux. Il a compris. Il a affaire à un juge. Un rédempteur. Un malade qui se croit au-dessus des lois. Enfin, le bourreau s'approche. Alexandre n'y voit pratiquement rien. La boulette de papier revient à l'intérieur de la geôle.