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Elle montre du doigt le tas de terre, au fond du jardin. Les poings de Claude Dehaene se serrent. Il se retourne et s'occupe de sa femme. Il prend délicatement Blandine dans ses bras et s'avance vers la ferme.

—    Va-t'en, Alice.

Un instant interloquée, la jeune femme accourt derrière lui, mais la porte se referme devant son nez. Un bruit de serrure. Alice tambourine contre le bois.

—    Tu dois m'expliquer ce qu'il s'est passé ! Pourquoi tu m'as menti pendant plus de dix ans ? Pourquoi tu as tout fait pour que je ne guérisse pas ? Pourquoi tu as inventé tout ça ?

Fred s'approche. Il frappe à son tour.

—     Monsieur ? Je crois que...

La porte s'ouvre violemment. Le canon d'un fusil se pose sur le front de Fred.

—    Tu sais ce que c'est, ça ? C'est une Express Bettinsoli, mon père chassait le sanglier avec. Ça leur explosait la tête. Tu veux que je fasse pareil avec toi ? Tirez-vous, tous les deux.

Fred serre la main d'Alice et, à reculons, ils s'éloignent.

La camionnette démarre en trombe. Fred est blanc comme un linge.

—                    Je ne veux plus jamais remettre les pieds ici, Alice. Plus jamais, d'accord ?

Alice est au bord des larmes. Elle tient la photo de sa sœur entre ses mains.

—                   On va chez mon médecin de famille. Le salaud qui a signé l'acte de décès de ma sœur.

Elle fixe la colline, en retrait.

—                    Ou d'abord chez Mirabelle... Peut-être qu'elle pourrait me répondre, elle. Arrête-toi.

Fred appuie sur le frein. Alice ouvre la portière, hésite. Mirabelle habite assez loin, il faut traverser les champs.

—                   J'en ai pour deux ou trois kilomètres de marche. Tu m'attends ici, d'accord ?

—                   Comment je pourrais t'attendre après ce qui vient d'arriver ?

Il ferme la voiture et lui emboîte le pas. Alice court vers la colline et tend son index devant elle. La maison de Mirabelle apparaît comme un point minuscule à l'horizon.

—     Mon père me disait que Mirabelle habitait là-bas.

—    T'y es jamais allée ?

—                    Jamais. Pourquoi j'y serais allée ? Aujourd'hui, j'ai une bonne raison. Mirabelle connaît peut-être la vérité sur ma sœur.

La jeune femme dévale le coteau, longe l'un des cimetières par la gauche, s'éloigne dans la boue, vers les bois. Fred la suit, haletant. Leurs pas sont lourds, chargés de glaise. Après plus d'une demi-heure de marche, ils s'approchent des murs. Les volets sont en lambeaux, la peinture s'écaille. Un lierre s'accroche à la façade en ruine.

Alice lève les yeux et recule, abasourdie. Les fenêtres sont murées.

Elle comprend que rien ne sert de frapper à la porte. Car plus personne n'habite ici. Et depuis bien longtemps.

33.

Installée dans sa voiture, les yeux rivés sur l'écran de son ordinateur portable, Julie avale un sandwich au thon qu'elle n'a pas eu le temps de manger à midi. Son esprit reste obnubilé par Graham, par son drame personnel. Connectée au réseau wifi de l'hôpital, elle ouvre un navigateur Internet, puis, dans le moteur de recherche Google, elle entre « accident de voiture », « Graham », « psychiatre ». Elle clique sur « Rechercher ». Quelques liens s'affichent. Tous mènent vers les archives de La Voix du Nord. Julie clique de nouveau et atterrit sur une page où on lui demande un identifiant et un mot de passe. Sans réfléchir, elle se jette sur son téléphone portable. Moins de cinq minutes plus tard, elle a récupéré un accès au compte d'un ami journaliste.

Elle pose son sandwich sur le siège passager et se retrouve avec une cigarette aux lèvres sans même s'en rendre compte. À peine un instant plus tard, elle accède à l'espace abonnés du site du quotidien. En haut de la page, la photo d'une voiture écrasée au pied d'une falaise. Julie sent comme un frisson la traverser.

Puis un article, daté de juillet 2003 :

Drame au cap Blanc-Nez

Mercredi à 21 h 30, un terrible accident de la route a coûté la vie à une mère, Anne Graham, et ses deux enfants, Eve et Arthur. C'est en retournant chez eux, après avoir assisté au spectacle son et lumières annuel de Wissant, que le drame s'est produit.

À la hauteur du cap Blanc-Nez, sur la départementale D940, un véhicule leur faisant face a dévié de sa trajectoire et a forcé Anne Graham à effectuer une manœuvre qui lui a été fatale. La voiture a alors dévalé la côte pour s'abîmer dans la mer.

La gendarmerie locale a ouvert une enquête pour déterminer avec précision toutes les circonstances de l'accident.

Les premiers éléments indiquent que la conductrice de l'autre véhicule, Justine Dumetz, vingt-quatre ans et originaire de Wimereux, utilisait son téléphone portable au moment des faits. La jeune femme, choquée, a immédiatement prévenu les secours. Elle a ensuite affirmé qu'elle avait connecté son « kit mains libres » mais cela n 'a pas pu être prouvé à ce jour.

Coup supplémentaire pour l'époux de la victime, Luc Graham, psychiatre à Bray-Dunes : seuls les corps de ses deux enfants, piégés à l'arrière du véhicule, ont été retrouvés. Il y a fort à supposer que les courants, très puissants à cet endroit, ont emporté le corps de la mère vers le large. La météo particulièrement mauvaise ne facilite pas les recherches.

La suite de l'enquête s'annonce longue et délicate et les autorités restent très prudentes. En l'état, Justine Dumetz, à qui le permis de conduire a immédiatement été retiré, encourt une peine de deux ans de prison avec sursis pour homicide involontaire.

Quelle que soit Vissue des investigations, ce terrible drame relance le débat sur l 1utilisation des téléphones portables au volant.

Julie se frotte le visage en soupirant. La fumée de cigarette l'enveloppe. Apprendre, en pleine nuit, la disparition de sa femme et de ses enfants, perdre instantanément sa raison de vivre... Julie a ressenti cette impression de vide quand Philippe est parti. Et pourtant, il ne s'est pas tué, lui.

Elle se plonge dans un autre article, daté du mois suivant. Elle y apprend que Justine Dumetz n'a écopé que d'une courte peine de prison avec sursis.

L'assistante sociale, épuisée, referme son ordinateur. Elle comprend mieux pourquoi Graham est devenu ce qu'il est, un boulimique de travail se nourrissant des âmes malades de ses patients. Le monde du dehors ne l'a pas épargné. Alors, il s'est progressivement enfermé dans un hôpital psychiatrique. Pour ne plus jamais en sortir.

34.

Fred se gare dans une rue pavée d'Arras, à quelques encablures du beffroi, et se tourne vers Alice.

—    T'es sûre que ça va aller ? Si tu veux, je...

—     Je reviens, d'accord ? Tout va bien se passer. Mirabelle a peut-être déménagé, mais lui, il n'aura certainement pas bougé de son cabinet.

Alice sort et disparaît dans une ruelle. La voie est sombre, en pente. Le soleil commence à décliner. Elle traverse et trouve l'enseigne dorée de son ancien médecin. À sa gauche, des escaliers mènent vers une autre porte condamnée et murée, plus basse que le niveau de la rue. Une ouverture vers de vastes galeries souterraines reliant les caves des commerçants entre elles. Les fameuses Boves d'Arras.

Alice baisse la poignée de la lourde porte cochère, qui ouvre sur un passage étroit, entre deux murs de briques. Au bout, une autre porte, qu'elle pousse fébrilement. Ici, plus un bruit, les rumeurs de la ville se taisent. Cet endroit lui glace le sang.