— Votre job ? Vous êtes assistante sociale, pas psychiatre. Normalement, vous n'avez rien à faire ici. Quel est votre lien avec ce patient ? Vos supérieurs sont-ils seulement au courant ?
— Vous avez décidé de devenir arrogant ? Cet homme, c'est moi qui l'ai ramassé, complètement nu, à un arrêt de bus. Je ne veux pas l'abandonner entre vos murs, c'est tout.
Luc se penche vers le lit, redresse le patient, qui ouvre instantanément les yeux. Des pierres bleues, puissantes, où ne transparaît aucune émotion. De brefs râles montent alors de sa gorge, comme s'il cherchait à crier un mot sans syllabes. Il bouge la tête, se contracte, s'arc-boute, puis ses jambes s'écartent, ses bras viennent se poser entre ses cuisses.
Minute après minute, avec l'aide de Luc qui masse les mains de son patient, lui plie les bras et les jambes, le dégel s'opère. Peu à peu, la tête tourne, les lèvres s'écartent, se referment, les gestes se délient.
— Très impressionnant, chuchote Julie, assise sur une chaise. Il est conscient, quand il est catatonique ? Je veux dire... Vous avez déjà entendu parler des Locked-in Syndrom ? Ces emmurés vivants dans leur propre corps, mais qui conservent toute leur intelligence ? C'est pareil pour lui ?
Luc ne répond pas. Une voix hurle sous son crâne, le patient devant lui s'agite, ses lèvres se déforment, s'écartent, des mots jaillissent d'une voix rocailleuse : « Gendarme Burleaux, cinquante-sept kilos, un mètre quatre-vingt-dix. Disparu depuis plus de trois ans. Et vous, et vous, enfoiré de psychiatre de mes deux ? Qui êtes-vous ? Et pourquoi vous cherchez à me buter, hein ? »
— Luc ? Luc ?
Il secoue la tête, ses pupilles se rétractent.
— Euh... Locked-in Syndrom... Euh... On pourrait dire ça, en effet. Même si les catatoniques veulent bouger leur corps, ils ne le peuvent pas. Enfin, dans les cas extrêmes, comme celui-ci. Car la catatonie n'est pas si évidente à détecter. Et...
Luc parle sans réfléchir, débite ses banalités, mais dans sa tête, il prie, il prie pour le silence, la folie, la démence, une schizophrénie carabinée. Il espère avoir affaire à un cerveau en bouillie. Cette fois, le patient s'agite vraiment, il se recule, l'arrière de sa tête heurte le mur. Très vite, il regroupe ses jambes contre son torse et se met en boule, le front contre les genoux. Julie veut s'approcher, mais Luc tend le bras, l'incitant à ne pas bouger. Il hausse la voix. Une tonalité claire, directive.
— Monsieur ? Vous êtes à l'hôpital et en sécurité...
Un silence.
— Je suis le docteur Graham. Est-ce que vous m'entendez ?
L'homme tremble. À chaque parole, chaque syllabe, sa nuque se rétracte, comme si les mots eux-mêmes étaient des coups de bâton. Luc tente de poser la main sur son épaule, mais l'homme se lève et se réfugie dans un coin de la pièce, provoquant la chute du matériel de perfusion. Il ramasse une feuille et la chiffonne en boule. Julie s'approche lentement, elle prend sa voix la plus apaisée.
— Vous ne voulez pas qu'on vous touche, on ne vous touchera plus, c'est promis. Mais sachez que vous ne craignez plus rien ici, et que notre unique objectif est de vous aider.
Au moment où il redresse la tête, Julie sent une pression sur le poignet. C'est Luc qui chevauche le tube de la perfusion et l'entraîne à l'écart.
— C'est moi le psychiatre, d'accord ? On n'est pas dans un foyer pour jeunes suicidaires ici ! Alors laissez-moi faire, ou sortez ! Vous ne voyez pas que quoi que vous...
Un chuchotement l'interrompt. Le patient, agenouillé, les yeux relevés, semble murmurer. Luc et Julie s'approchent doucement, Burleaux dévoile des dents jaunes, gâtées pour certaines d'entre elles. Il marmonne :
— Dans les cinq jours... La mort... Cinq jours, cinq...
Luc sent le souffle chaud de Julie sur sa nuque et le souvenir de sa femme l'enveloppe de nouveau, l'écrase, l'anéantit. Il contracte les mâchoires, se concentre sur sa tâche. Faire croire qu'il pose les bonnes questions, en passant à côté de l'essentiel. Prier pour que ce cadavre vivant ne révèle rien.
— Quelle mort ?
L'homme considère étrangement sa boule de papier, un frisson le traverse comme une décharge électrique.
— Arrêtez cette voix d'homme ! Arrêtez, arrêtez !
— Pourquoi ? La voix d'un homme vous dérange ? Vous...
Ses mains décharnées s'écrasent sur ses oreilles, le visage se tord en une grimace. Luc se relève et s'adresse à Julie.
— Ce type est terrorisé, apparemment il souffre d'un grave trauma, et son corps a morflé. On doit éviter de l'épuiser davantage. Dieu seul sait comment son organisme va réagir à une si brusque sortie de son état catatonique.
Julie ne l'écoute pas. À son tour elle s'agenouille, obnubilée par cette présence effrayante et fascinante.
— Monsieur ? Comment vous vous appelez ? Blanchard ? C'est votre nom ?
Encore une fois, Luc veut l'éloigner, mais elle ne se laisse pas faire. Il lui serre très fort le bras, elle se débat fermement.
— Vous me faites mal, Graham !
Luc la relâche. Le patient la considère en se grattant la joue.
— Quand... Quand l'épouvantail apparaît, c'est là... c'est là qu'on meurt.
Elle se tourne vers lui, intriguée.
— Quel épouvantail ?
Burleaux réagit au son de la voix de Julie, ses traits s'apaisent, ses muscles se relâchent. Il devient d'un coup beaucoup plus calme. Elle échange un regard entendu avec Luc, avant de revenir au patient. Elle ralentit encore le débit de ses paroles.
— Je m'appelle Julie Roqueval, je viens de Béthune. Et vous, vous savez d'où vous venez ? Vous vous souvenez de votre nom ?
Derrière elle, Luc se met à suer. Tout se joue maintenant. Julie va peut-être y arriver. Il fixe sa nuque. Il suffirait d'y poser ses mains et de presser, presser... Il secoue la tête, persuadé de devenir dingue.
Julie sort un agenda de son sac, l'ouvre sur une carte de France et le plante devant les yeux bleu clair du patient.
— Faites-moi voir. Faites-moi voir avec votre doigt où vous habitez.
À nouveau, l'homme semble traversé par une décharge. Il regarde droit devant lui, sans plus bouger. Ses lèvres se serrent et tremblent. Il se pince le creux de la paume gauche avec les doigts de la main droite et se met à osciller. De l'urine coule entre ses jambes, Julie se relève avec une grimace.
— Eh mince...
Luc baisse les paupières de soulagement, jamais il n'a été aussi heureux qu'un patient se pisse dessus. Il plaque sa main dans le dos de Julie et l'oriente fermement vers la porte en lui tendant son sac.
— Cette fois, vous allez me faire le plaisir de rentrer chez vous et de vous coucher. Vous voyez bien ? Les miracles n'existent pas encore tout à fait en psychiatrie. Il y a un travail énorme à effectuer avec ce patient.
— Qu'est-ce qu'on lui a fait subir, pour qu'il sombre dans un état pareil ?
— Des choses pas belles, probablement. À moi de le découvrir.
D'un geste las, la jeune femme passe son sac sur son épaule.
— Vous promettez de m'appeler dès qu'il y a du neuf ? Un nom, une ville, n'importe quoi ?
Luc retrouve son sourire de façade.
— C'est promis...
— Luc... Entre nous deux, je...
— Plus tard, Julie. Plus tard.
Il la laisse s'éloigner dans le couloir, avec l'impression d'être complètement vidé de son énergie. Il était moins une. Il rentre dans la chambre Ail, ferme la porte, s'appuie contre le mur en soufflant longuement. Des flammes noires semblent à présent briller dans ses yeux, ses mâchoires se contractent. Il s'approche du catatonique qui, lentement, reprend conscience, observe le plafond, les murs, ses mains, tel un nouveau-né. Son regard croise celui de Luc.