Charban opina. « Distinguez-vous des motifs ? Des images ?
— Bien sûr. Ça m’arrive. Comme à tout le monde, non ?
— Aux humains, rectifia Charban. Mais que voient les Danseurs ? Nous ne sommes jamais entrés dans un de leurs vaisseaux. Les divers “organes” y sont-ils exposés comme dans les nôtres ? Ou bien les parois sont-elles aussi parfaitement lisses et soigneusement profilées que leur fuselage ? Comment décriraient-ils ce que nous voyons nous-mêmes ? Y verraient-ils un fouillis obscène ? Distingueraient-ils des images dans ce plafond, eux ? Et lesquelles ? Ou quels motifs ? Nous ne le savons pas. Et pourtant ce sont précisément de tels aperçus qui nous permettraient de mieux comprendre les Danseurs. Nous les partageons avec tous nos congénères, même ceux que nous haïssons, en une sorte de réseau commun de connaissances, de compréhension mutuelle. C’est ce qui nous permet de deviner leurs mobiles, les raisons qui les poussent à se conduire de telle ou telle manière. Mais les Danseurs ? Pour quelle raison font-ils ceci ou cela ? »
Geary le scruta un instant avant de répondre. « Qu’en est-il des motifs ? De ce mode de raisonnement spécifique auquel ils semblent se plier ?
— Je tombe d’accord avec le docteur Schwartz. Les Danseurs raisonnent effectivement en termes de motifs. Ils voient toute chose comme une imbrication d’éléments composant une image qui leur est compréhensible. » Charban écarta de nouveau les mains pour exprimer son impuissance. « Mais où nous situons-nous dans ces motifs ? Nous ne pouvons que le deviner. J’interpréterais volontiers leurs relations avec moi comme une forme de… politesse. Mais on peut se montrer courtois avec un associé, un égal, un supérieur, ou même avec quelqu’un qui vous est très inférieur. “Noblesse oblige”, comme dit le vieux dicton. Cela dit, il y a une autre possibilité : les Danseurs eux-mêmes pourraient ne pas savoir sur quel pied danser avec nous, exactement comme nous avec eux. Chez nous, cela engendre des pulsions contradictoires. Une sorte d’effroi, certes, mais en même temps l’impression que ce sont des enfants irresponsables qu’il faut sans cesse surveiller.
— Vous voulez dire qu’ils improviseraient au fur et à mesure qu’ils nous côtoient ?
— C’est possible. Ils réagissent à chaque événement en fonction d’une certaine image unifiée de nous mais en se pliant à celle qui leur paraît la meilleure sur le coup. » Charban s’interrompit pour réfléchir, le visage animé. « J’ai cette impression, amiral… quand quelqu’un doit absolument faire quelque chose, ça se voit. Quel qu’il soit, il y a dans son comportement ou dans sa personne des signes qui indiquent qu’il est soucieux, motivé, préoccupé. Choisissez le terme. Ça m’arrive parfois avec les Danseurs. Avant notre départ de Midway, c’était même devenu plus sensible : la certitude qu’ils étaient pressés de partir, de gagner l’espace de l’Alliance, mais qu’ils se gardaient de le dire si ouvertement. »
Au tour de Geary de secouer la tête. « Pourquoi seraient-ils pressés d’atteindre l’espace de l’Alliance et refuseraient-ils de l’avouer ?
— Je n’en sais rien. Si jamais la réponse vous vient, m’en ferez-vous part ? »
Geary réussit à sourire. « Qu’en pense l’émissaire Rione ?
— L’émissaire Rione ? Ce qu’elle en pense ? Si jamais la réponse vous vient, m’en ferez-vous part ? »
Les extraterrestres n’étaient pas les seuls à se conduire bizarrement. Après s’être entretenu avec Charban, Geary se rendit compte qu’autre chose le turlupinait. Quelque chose que la tension obscurcissant son esprit lui avait dissimulé jusque-là.
En l’occurrence, la réponse résidait peut-être dans un passé récent.
Il afficha des archives et les laissa défiler en s’efforçant de fournir à son subconscient les indices qui lui permettraient de démêler cet écheveau.
Quand l’alarme de son écoutille retentit, il accorda distraitement l’entrée à son visiteur et se rendit graduellement compte que Tanya était revenue et qu’elle lui faisait les gros yeux.
« Quoi ? s’enquit-il en la fixant par-dessus l’écran qui surplombait sa table de travail.
— J’aurais cru que vous ne vous abîmeriez pas aussi vite dans de vains regrets passéistes.
— Quoi ? répéta-t-il avant de comprendre. Pardon, Tanya. Je suis encore resté longtemps injoignable ?
— De manière inhabituellement prolongée, affirma-t-elle en le reluquant d’un œil soupçonneux. Que faisiez-vous, si vous ne vous morfondiez pas de nouveau sur vos erreurs passées ? N’est-ce pas là un enregistrement de l’attaque de l’Invulnérable à Sobek ? »
Geary se frotta la bouche de la main, sans quitter des yeux les images de la destruction des navettes furtives et de la contre-attaque de son infanterie. « Quelque chose a changé. Je m’efforce de découvrir ce que c’est. »
Desjani se rapprocha de l’écran pour l’étudier. « L’attaque de l’Invulnérable était une opération spéciale classique. Approche en combinaison furtive, abordage indétectable d’un vaisseau… ce n’est pas une première. On l’a autant fait que les Syndics. Il faut néanmoins des circonstances bien précises pour que ça marche.
— Mais les attaques suicides ? C’était différent, cela.
— Oui, admit-elle. Pas les champs de mines, toutefois, mais, en revanche, la manière dont ils s’y sont pris pour nous y conduire. Tu cherches un point commun ? »
Il hocha la tête et regarda de nouveau les fusiliers anéantir les Syndics qui avaient abordé le supercuirassé. « Il ne s’agit pas d’assauts massifs, mais d’une succession de petites attaques. Ils n’essaient pas d’amasser le plus de troupes possibles en une seule position ni de triompher de nous en un combat franc. » Il la regarda. « On se sert encore de l’expression “picoré à mort par des piafs” ?
— Picoré à… ? Oh ! On dit “par des vaches”, nous. “Léché à mort par des vaches.”
— C’est répugnant.
— En quoi est-ce plus répugnant que “picoré à mort par des piafs” ?
— Je n’en sais rien. » Il fixa son écran en fronçant les sourcils. « Les Syndics n’espèrent pas nous vaincre ni même nous arrêter. Mais ils ne se contentent pas de nous grignoter peu à peu en attaquant nos vaisseaux l’un après l’autre en une succession d’escarmouches. Ces opérations soudaines, sans avertissement, semblent destinées à nous déstabiliser. »
Desjani hocha la tête, le regard pensif. « De petits coups répétés là où l’on ne s’y attend pas. Comme dans les arts martiaux. Au lieu d’un choc frontal avec l’adversaire, on s’efforce de le déséquilibrer et de le pousser à commettre des erreurs. » Elle s’interrompit puis le fixa avec intensité. « Ils ne peuvent pas te battre.
— Je n’ai pas besoin de…
— Je ne chantais pas vos louanges, amiral. » Elle pointa l’écran de l’index. « Pour le moment, les Syndics n’ont plus assez de vaisseaux pour nous entraîner dans une bataille ouverte. Premier fait. S’ils réussissaient malgré tout à en rassembler autant, ils sauraient aussi que tu leur tannerais le cuir. Deuxième fait. Ils savent qu’aucun stratège ne t’arrive à la cheville dans un combat spatial. Troisième fait. Les Syndics eux-mêmes sont capables de se rendre compte des dégâts qu’on peut commettre en frappant assez souvent et assez fort au même endroit.
» Leurs plans ont changé, amiral. Ils ne chercheront plus à engager directement le combat avec toi tant qu’ils n’auront pas décimé tes forces, suffisamment au moins pour que Black Jack lui-même ne puisse plus l’emporter. Désolée, mais c’est un vieux dicton. À la place, ils vont nous livrer d’autres combats, de ceux où tu n’as pas encore montré que tu les surpassais. Une succession ininterrompue et sans cesse changeante d’attaques surprises, non conventionnelles, qui n’épuiseront pas trop leurs ressources mais viseront à nous éreinter, physiquement et moralement. »