Que l’avenir pût réserver d’autres Sobek le glaça. « Comment cette idée t’est-elle venue ?
— J’en ai entendu parler. Il y a très longtemps. » Desjani se mordit les lèvres puis détourna les yeux en battant des paupières. « Par mon frère. Petit, il était fanatique des forces terrestres. Il n’arrêtait pas de nous parler de toutes les formes de combat au sol. De la guerre de guérilla. Il avait un fantasme dans lequel les Syndics s’emparaient d’une planète qu’il habitait et où il organisait et menait la résistance contre les occupants, et finissait par triompher d’eux. Il avait tout planifié dans sa tête. »
Geary avait consulté l’histoire de la famille de Tanya, du moins son versant officiel. Il savait donc que le jeune frère de Tanya avait trouvé la mort dès son premier engagement contre les Syndics : un des milliers de soldats des forces terrestres de l’Alliance qui avaient péri lors d’une offensive avortée contre une planète syndic. Il n’était donc pas devenu le héros dont il avait rêvé durant toute son enfance, n’avait pas eu le temps d’exécuter les plans détaillés qu’il avait si fièrement décrits à ses parents et à sa grande sœur.
Que dire ? Tanya avait repris contenance, comme elle l’avait déjà fait des milliers de fois auparavant, et elle le regardait de nouveau droit dans les yeux comme si de rien n’était. Il la côtoyait depuis assez longtemps pour savoir ce que signifiait ce regard fixe : Ne t’aventure pas sur ce terrain. Rien de ce que tu diras ne tombera juste, alors oublie et parlons d’autre chose.
« Tu pourrais bien avoir raison, finit-il par lâcher lentement en s’efforçant de ne pas mettre les pieds dans le plat. Je n’ai jamais donné la preuve d’une aptitude particulière à gérer de telles attaques fréquentes et non conventionnelles. Peut-être ne suis-je même pas très doué dans cet exercice. Toujours est-il que je n’en ai pas l’habitude. Et la flotte est déjà bien assez handicapée par la vétusté de nos vaisseaux et les rigueurs qu’ils ont dû affronter. »
Desjani hocha la tête. « Les Syndics se battent toujours pour gagner. Ils croient encore pouvoir l’emporter. Sans doute cherchent-ils en partie à ce que nous ripostions afin de se servir de cette reprise des hostilités pour rendre sa cohésion à l’empire des Mondes syndiqués, du moins à ce qu’il en reste, mais, même si la guerre reprend, ne t’attends pas à ce qu’ils combattent à notre manière.
— Combien de temps l’Alliance pourrait-elle soutenir une telle guerre d’usure ?
— Tu connais déjà la réponse et le chiffre n’est pas très important, ni en années ni même en mois. »
Tanya ne quitta pas sa cabine sans l’avoir fermement exhorté à se faire voir de ses matelots, et Geary passa un petit moment à réfléchir, les yeux dans le vague. Les blessures physiques qui ne vous tuaient pas sur-le-champ guérissaient désormais aisément, sans laisser de séquelles, mais les blessures morales, elles, les événements et les souvenirs qui vous navraient d’une autre manière, ne pouvaient qu’être soignées, sans plus. Effacer les souvenirs provoque plus de dégâts que les garder intacts, de sorte que le traitement consiste à gérer la blessure plutôt qu’à la guérir.
Durant leur trop brève lune de miel, Tanya l’avait réveillé une fois en sursaut, par un hurlement qui les avait tirés brutalement du sommeil tous les deux. Elle avait affirmé ensuite ne pas se souvenir du rêve qui le lui avait arraché. Lui-même se réveillait parfois en nage, après avoir revécu ou imaginé des événements où mort et échec prenaient une place de premier plan.
Techniquement, la guerre était finie. Pour les Syndics, elle semblait seulement avoir pris une tournure différente. Tandis qu’elle ne quitterait jamais les hommes et les femmes de l’Alliance qui l’avaient vécue.
Il se leva en soupirant. Il lui fallait encore s’entretenir avec les officiers et les matelots de l’Indomptable, puis passer à l’infirmerie pour une consultation. L’espace du saut lui portait sans doute sur les nerfs. Les hommes peuvent s’habituer à beaucoup au fil du temps, mais jamais à l’espace du saut. À moins qu’il ne les ait déjà en pelote à cause de ce qui les attendrait à l’émergence.
Que pouvaient bien leur avoir préparé les Syndics à Simur ?
Neuf
Simur n’avait jamais été un système stellaire exceptionnel, et les deux coups que lui avaient portés la guerre et la fondation d’un hypernet syndic n’avaient rien fait pour améliorer ses perspectives d’avenir. Jamais franchement prospère, assez proche de la région frontalière de l’Alliance pour être victime d’attaques occasionnelles, il avait en outre été très durement frappé par la création à Sobek d’un portail qui avait permis à la majeure partie du commerce passant par ce riche système ou en provenant d’éviter désormais le point de saut de Simur. Au cours des dernières décennies, sa santé économique déjà passablement écorniflée s’était encore détériorée.
Les renseignements collectés par l’Alliance durant sa dernière intervention militaire, huit ans plus tôt, montraient des installations abandonnées, des villes désertées, des cités de plus en plus réduites et des dommages consécutifs à une attaque précédente, déjà vieille de six ans à l’époque, qui n’étaient toujours pas réparés. Le système n’avait qu’une demi-douzaine de planètes dignes de ce nom, dont quatre n’étaient jamais que des rochers torrides tournoyant trop près de l’étoile ou des blocs de glace orbitant trop loin. Des deux qui restaient, la première gravitait à une heure-lumière du soleil et était tout juste assez grosse pour mériter le titre de géante gazeuse, tandis que la deuxième, à sept minutes-lumière seulement, était à peine habitable : l’inclinaison de son axe rendait son hémisphère septentrional inconfortablement brûlant et son hémisphère austral inconfortablement frisquet.
« Au moins l’absence de cibles acceptables nous interdira-t-elle d’exercer des représailles en les bombardant, fit remarquer Desjani alors que l’Indomptable s’apprêtait à émerger. Sauf si les Syndics ont injecté de très grosses sommes d’argent et d’énormes ressources dans son économie depuis le dernier passage de l’Alliance, Simur ne vaut pas qu’on gaspille un caillou sur elle. On se demande même pourquoi elle n’a pas été abandonnée.
— La laisser dépérir coûtait peut-être moins cher que son évacuation, suggéra Geary. Espérons que rien ne nous y attend. Ils pourraient avoir concentré tous leurs efforts sur Sobek.
— Vous y croyez vraiment ?
— Non.
— Une minute avant émergence, annonça le lieutenant Castries.
— Armes parées à tirer, boucliers dressés, ajouta le lieutenant Yuon.
— Et nous entrerons dans l’espace conventionnel quasiment au point mort, grommela Desjani.
— Si quelque chose peut déjouer une surprise des Syndics, c’est bien ça », déclara Geary. J’espère.
Il observait son écran, guettant le moment où l’Indomptable et la flotte quitteraient l’espace du saut, celui où la noirceur piquetée d’innombrables étoiles de l’espace conventionnel remplacerait la grisaille indéfinissable.