Son petit déjeuner avalé, il remonta dans sa chambre. Dans la salle de bains, il fit couler de l’eau dans le verre à dents et prit deux des cachets que lui avait donnés Xavier. Il se sentait fiévreux et nauséeux. Une fine sueur perlait à son front. Il avait l’impression que le café qu’il venait de boire lui restait sur l’estomac. Il se doucha longuement sous le jet brûlant, s’habilla, prit son téléphone portable et sortit.
La Cherokee était garée un peu plus bas, devant un magasin de liqueurs et de souvenirs. Il tombait une pluie lourde et froide, qui criblait la neige, et le bruit de l’eau s’écoulant dans les canalisations envahissait les rues. Assis au volant de la Jeep, il appela Ziegler.
Ce matin-là, Espérandieu décrocha son téléphone à peine arrivé à la brigade. Son appel retentit dans un building de dix étages en forme d’arc de cercle sis au 122, rue du Château-des-Rentiers (un nom prédestiné), dans le XIIIe arrondissement de Paris. Une voix dotée d’un léger accent lui répondit.
— Comment va, Marissa ? demanda-t-il.
Le commandant Marissa Pearl appartenait à la BRDE, la brigade de répression de la délinquance économique, sous-direction des Affaires économiques et financières. Sa spécialité : la délinquance en col blanc. Marissa était incollable sur les paradis financiers et fiscaux, le blanchiment d’argent, la corruption active et passive, les appels d’offres truqués, les détournements de fonds, les trafics d’influence, les multinationales et les réseaux mafieux. Elle était aussi une excellente pédagogue et Espérandieu s’était passionné pour le cours qu’elle avait donné à l’école de police. Il avait posé de nombreuses questions. Après le cours, ils avaient pris un verre et s’étaient découvert d’autres centres d’intérêt communs : le Japon, la BD indépendante, le rock indie… Espérandieu avait ajouté Marissa dans ses contacts et elle avait fait de même : dans leur métier, un bon réseau de correspondants permettait souvent de relancer une enquête en panne. De temps à autre, ils se rappelaient au bon souvenir l’un de l’autre par un petit mail ou par un coup de fil, en attendant peut-être le jour où l’un des deux aurait besoin des services de l’autre.
— Je me fais les crocs sur un grand patron du CAC 40, répondit-elle. Ma première affaire de cette envergure. Autant dire qu’on me met pas mal de bâtons dans les roues. Mais chut !
— Tu vas devenir la terreur du CAC 40, Marissa, la rassura-t-il.
— Qu’est-ce qui t’amène, Vincent ?
— Tu as quelque chose sur Éric Lombard ?
Un silence à l’autre bout.
— Ça alors ! Qui t’a rencardé ?
— À quel sujet ?
— Ne me dis pas que c’est un hasard : le type sur qui je travaille, c’est Lombard. Comment tu as eu l’info ?
Il sentit qu’elle devenait soupçonneuse. Les 380 flics de la financière évoluaient dans un univers légèrement paranoïaque : ils étaient trop habitués à croiser des politiciens corrompus, des hauts fonctionnaires achetés, mais aussi des condés et des avocats ripoux, dans l’ombre des grandes firmes transnationales.
— On a tué le cheval préféré de Lombard il y a une dizaine de jours. Ici, dans les Pyrénées. Pendant qu’il était en voyage d’affaires aux États-Unis. Ce crime a été suivi de deux meurtres dans le coin. On pense que ces affaires sont liées. Qu’il s’agit d’une vengeance. Alors, on cherche à en savoir le plus possible sur Éric Lombard. Et surtout à savoir s’il a des ennemis.
Il la sentit se détendre un peu quand elle reprit la parole.
— On peut dire que t’es un petit veinard, toi alors ! (Il devina qu’elle souriait.) On est en train de remuer la vase. Suite à une dénonciation. Et tu ne peux pas imaginer tout ce qui remonte à la surface.
— Je suppose que c’est strictement confidentiel ?
— Exact. Mais si je vois quelque chose qui pourrait avoir un rapport quelconque avec ton affaire, je te le fais savoir, d’accord ? Deux meurtres et un cheval ? Quelle histoire bizarre ! En attendant, je n’ai pas beaucoup de temps, là. Faut que j’y aille.
— Je peux compter sur toi ?
— Tu peux. Dès que j’ai un truc pour toi, je te le transmets. À charge de revanche, bien sûr. Mais on est bien d’accord : je ne t’ai rien dit et tu ne sais pas sur quoi je travaille. En attendant, tu veux savoir la meilleure ? Lombard a payé moins d’impôts en 2008 que le boulanger en bas de chez moi.
— Comment ça ?
— Très simple : il a les meilleurs avocats fiscalistes. Et ils connaissent par cœur chacune des 486 niches fiscales qui existent dans ce merveilleux pays, essentiellement sous forme de crédits d’impôt. La principale étant évidemment celle d’outre-mer. En gros, les investissements effectués outre-mer permettent des réductions d’impôt allant jusqu’à 60 % dans le secteur industriel et même 70 % pour la rénovation d’hôtels et les bateaux de plaisance. En plus, il n’y a pas de limites aux montants des investissements et donc pas de plafonds pour les réductions. Des investissements qui, bien entendu, privilégient la rentabilité à court terme et absolument pas la viabilité économique des projets. Et, bien sûr, Lombard n’investit pas à perte : il récupère ses billes d’une manière ou d’une autre. Si on ajoute à ça des crédits d’impôt au titre de conventions internationales qui évitent la double imposition, l’achat d’œuvres d’art et tout un tas d’astuces comptables comme la souscription d’emprunts pour racheter des actions de son propre groupe, plus besoin d’aller se planquer en Suisse ou aux Caïmans. Au finish, Lombard paie moins d’impôts qu’un contribuable qui gagne le millième de sa fortune. Pas mal, non, pour l’une des dix plus grosses fortunes de France ?
Espérandieu se souvint de ce que Kleim162 lui avait dit un jour : le mot d’ordre des institutions financières internationales comme le FMI et des gouvernements était de « créer un environnement propice à l’investissement », autrement dit de déplacer la charge fiscale des plus riches vers les classes moyennes. Ou, comme l’avait cyniquement déclaré une milliardaire américaine emprisonnée pour fraude fiscale : « Only little people pay taxes. » Il devrait peut-être présenter Marissa à son contact : ils étaient faits pour s’entendre.
— Merci, Marissa, de m’avoir plombé le moral pour le reste de la journée.
Il resta un moment à contempler son économiseur d’écran. Un scandale se préparait… Il impliquait Lombard et son groupe… Est-ce que ça pouvait avoir un rapport avec leur enquête ?
Ziegler, Propp, Marchand, Confiant et d’Humières écoutèrent Servaz sans broncher. Ils avaient tous devant eux des croissants et des petits pains : un gendarme avait été les chercher à la boulangerie la plus proche. Et du thé, du café, des canettes de soda et des verres d’eau. Ils avaient aussi autre chose en commun : la fatigue, qui se peignait sur tous les visages.
— Le journal d’Alice Ferrand nous ouvre une nouvelle voie, conclut Servaz. Ou plutôt il confirme une de nos hypothèses. Celle d’une vengeance. Selon Gabriel Saint-Cyr, l’une des pistes qu’il avait envisagées après les suicides était celle d’abus sexuels. Piste abandonnée faute d’éléments probants. Or, si l’on en croit ce journal, des viols et des sévices ont bien été commis sur des ados de la Colonie des Isards à plusieurs reprises. Sévices qui auraient conduit certains d’entre eux au suicide.
— Journal que vous êtes seul à avoir lu jusqu’ici, fit observer Confiant.
Servaz se tourna vers Maillard. Celui-ci fit le tour de la table en distribuant plusieurs liasses de photocopies qu’il déposa entre les gobelets, les verres et les croissants. Certains avaient mangé les leurs et mis des miettes partout, d’autres n’y avaient pas touché.