Servaz sentit qu’il avait éveillé l’intérêt du psychiatre.
— Au niveau 1, commença Xavier avec enthousiasme, est bien ce qui fait l’objet d’une récompense et mal ce qui fait l’objet d’une punition. Comme quand on tape sur les doigts d’un enfant avec une règle pour lui faire comprendre que ce qu’il a fait est mal. L’obéissance est perçue comme une valeur en soi, l’enfant obéit parce que l’adulte a le pouvoir de le punir. Au niveau 2, l’enfant n’obéit plus seulement pour obéir à une autorité mais pour obtenir des gratifications : il commence à y avoir échange…
Xavier eut un petit sourire.
— Au niveau 3, l’individu arrive au premier stade de la morale conventionnelle, il cherche à satisfaire les attentes des autres, de son milieu. C’est le jugement de la famille, du groupe, qui importe. L’enfant apprend le respect, la loyauté, la confiance, la gratitude. Au niveau 4, la notion de groupe s’élargit à la société tout entière. C’est le respect de la loi et de l’ordre. On est toujours dans le domaine de la morale conventionnelle, c’est le stade du conformisme : le bien consiste à accomplir son devoir, le mal est ce que la société réprouve.
Xavier se pencha en avant.
— À partir du niveau 5, l’individu s’affranchit de cette morale conventionnelle et la dépasse. C’est la morale post-conventionnelle. D’égoïste, l’individu devient altruiste. Il sait aussi que toute valeur est relative, que les lois doivent être respectées mais qu’elles ne sont pas forcément bonnes. Il pense avant tout à l’intérêt collectif. Au niveau 6, enfin, l’individu adopte des principes éthiques librement choisis qui peuvent entrer en contradiction avec les lois de son pays s’il juge celles-ci immorales. C’est sa conscience et sa rationalité qui l’emportent. L’individu moral de niveau 6 a une vision claire, cohérente et intégrée de son propre système de valeurs. C’est un acteur engagé dans la vie associative, dans le caritatif, un ennemi déclaré de l’affairisme, de l’égoïsme et de la cupidité.
— C’est très intéressant, dit Servaz.
— N’est-ce pas ? Inutile de vous dire qu’un grand nombre d’individus restent bloqués aux stades 3 et 4. Il existe aussi pour Kohlberg un niveau 7. Fort rares sont ceux qui l’atteignent. L’individu de niveau 7 baigne dans l’amour universel, la compassion et le sacré, bien au-dessus du commun des mortels. Kohlberg ne cite que quelques exemples : Jésus, Bouddha, Gandhi… D’une certaine manière, on pourrait dire que les psychopathes, eux, restent coincés au niveau 0. Même si ce n’est pas une notion très académique pour un psychiatre.
— Et vous pensez qu’on pourrait établir, de la même façon, une échelle du mal ?
À cette question, les yeux du psychiatre étincelèrent derrière ses lunettes rouges. Il passa une langue gourmande sur ses lèvres.
— C’est une question très intéressante, dit-il. J’avoue me l’être déjà posée. Sur une telle échelle, quelqu’un comme Hirtmann serait à l’autre bout du spectre, une sorte de miroir inversé des individus de niveau 7, en somme…
Le psychiatre le fixait droit dans les yeux, à travers le verre de ses lunettes. Il avait l’air de se demander à quel niveau Servaz s’était arrêté. Celui-ci sentit qu’il se remettait à suer, que de nouveau son pouls s’accélérait. Quelque chose était en train d’éclore dans sa poitrine. Une peur panique… Il revit les phares dans son rétroviseur, Perrault hurlant dans la cabine, le cadavre nu de Grimm pendu sous le pont, le cheval décapité, le regard du géant suisse posé sur lui, celui de Lisa Ferney dans les couloirs de l’Institut… La peur était là depuis le début, au fond de lui… Comme une graine… Qui ne demandait qu’à germer et à s’épanouir… Il eut envie de prendre ses jambes à son cou, de fuir cet endroit, cette vallée, ces montagnes…
— Merci docteur, dit-il en se levant précipitamment.
Xavier se leva en souriant et tendit une main au-dessus du bureau.
— Je vous en prie. (Il retint un instant la main de Servaz dans la sienne.) Vous avez l’air très fatigué, vous avez vraiment une sale tête, commandant. Vous devriez vous reposer.
— C’est la deuxième fois aujourd’hui qu’on me dit ça, répondit Servaz en souriant.
Mais ses jambes tremblaient quand il marcha vers la porte.
15 h 30. L’après-midi d’hiver tirait déjà à sa fin. Les sapins noirs se profilaient sur la neige du sol, l’ombre s’épaississait sous les arbres et la silhouette de la montagne cisaillait le ciel gris et menaçant qui semblait se refermer sur cette vallée comme un couvercle. Il s’assit dans la Jeep et regarda la liste. Onze noms… Il en connaissait au moins deux. Lisa Ferney et le Dr Xavier lui-même… Puis il démarra et manœuvra pour repartir. La neige avait presque totalement fondu sur la route, remplacée par une pellicule noire, grasse, molle et luisante. Il ne croisa personne sur la petite route noyée d’ombre mais, quelques kilomètres plus loin, en débouchant au niveau de la colonie, il découvrit une voiture garée à l’entrée du chemin. Une vieille Volvo 940 rouge. Servaz ralentit et tenta de lire l’immatriculation dans la lueur de ses phares. La voiture était si sale que la moitié des chiffres disparaissaient sous la boue et les feuilles collées à la plaque. Hasard ou maquillage ? Il sentit un début de nervosité le gagner.
Il jeta un coup d’œil à l’intérieur en passant. Personne. Servaz se gara cinq mètres plus loin et descendit. Personne aux alentours non plus. Le vent dans les branches produisait un son lugubre, comme celui de vieux papiers bruissant au fond d’une impasse. À quoi s’ajoutait la psalmodie du torrent. La lumière déclinait de plus en plus. Il attrapa une lampe dans la boîte à gants et marcha jusqu’à la Volvo en piétinant la neige sale au bord de la route. L’intérieur ne lui révéla rien de particulier, sinon le même degré de saleté que la carrosserie. Il tenta d’ouvrir la portière : elle était verrouillée.
Servaz n’avait pas oublié l’épisode des télécabines. Cette fois, il retourna récupérer son arme. Quand il franchit le petit pont rouillé, la fraîcheur du torrent l’enveloppa. Il regretta de ne pas avoir mis des bottes dès qu’il commença à patauger dans la boue du sentier et il se souvint du passage du journal d’Alice à ce sujet ; en quelques pas, ses chaussures de ville furent dans le même état pitoyable que la Volvo. La pluie recouvrait de nouveau la forêt. Au départ, il marcha sous le couvert des arbres mais, dès que le chemin s’aventura dans la clairière où les hautes herbes et les orties perçaient à travers la neige, la pluie se mit à lui tambouriner sur le crâne comme des dizaines de petits doigts battant un rythme endiablé. Servaz remonta son col sur sa nuque dégoulinante. Battue par l’averse, la colonie avait l’air totalement déserte.
En approchant des bâtiments, là où le sentier amorçait une pente légère, il dérapa dans la boue et faillit s’étaler de tout son long. Il lâcha son arme, qui atterrit dans une flaque d’eau. Il jura en la ramassant. Il se dit que si quelqu’un était planqué quelque part à l’observer, ce quelqu’un devait beaucoup s’amuser de sa maladresse.
Les bâtiments semblaient l’attendre. Son pantalon et ses mains étaient maculés de boue, le reste de ses vêtements trempés par la pluie.
Servaz cria, mais personne ne répondit. Son pouls caracolait, à présent. Tous ses signaux d’alarme passaient au rouge les uns après les autres. Qui pouvait se balader dans cette colonie déserte — et pour quel motif ? Et surtout, pourquoi ne répondait-il pas ? Il avait forcément entendu l’appel de Servaz porté par l’écho.