No panic : Margot Servaz marchait tranquillement devant lui dans la foule. Tout en trottinant, il alluma son appareil et vérifia qu’il fonctionnait.
Elle tourna place Esquirol. Les vitrines illuminées et les guirlandes réveillaient les arbres et les vieilles façades. À quelques jours de Noël, il y avait foule. Cela lui convenait parfaitement : il ne risquait pas d’être repéré. Soudain, il la vit s’arrêter net, regarder autour d’elle puis pivoter et entrer dans la brasserie du Père Léon. Espérandieu sentit tous ses signaux d’alarme s’allumer : ce n’était pas le comportement de quelqu’un qui n’a rien à cacher, ça. Il pressa le pas et marcha jusqu’à la hauteur du troquet dans lequel elle avait disparu. Il se trouvait devant un dilemme : il avait déjà croisé Margot une demi-douzaine de fois. Comment réagirait-elle si elle le voyait entrer juste derrière elle ?
Il regarda par la fenêtre au moment précis où elle se laissait tomber sur une chaise après avoir déposé un baiser sur les lèvres de son vis-à-vis, de l’autre côté de la table. Elle semblait radieuse. Espérandieu la vit rire joyeusement aux propos de celui qui lui faisait face.
Après quoi, il déplaça son regard vers celui-ci. Oh, merde !
En cette froide soirée de décembre, il contempla le semis d’étoiles au-dessus des montagnes et les lumières du moulin se reflétant dans l’eau, annonciatrices de la douce chaleur qui régnait à l’intérieur. Un vent piquant lui cinglait les joues, la pluie tournait de nouveau à la neige. Quand la porte du moulin s’ouvrit sur son propriétaire, Servaz vit le visage de celui-ci se figer.
— Bon Dieu ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Pour s’être regardé dans une glace à l’hôpital, Servaz savait qu’il avait une tête à faire peur. Pupilles noires dilatées et yeux rouges injectés dignes de Christopher Lee dans Dracula, cou bleu jusqu’aux oreilles, le pourtour des lèvres et des narines irrité par le frottement du sac plastique et une horrible cicatrice violacée là où la corde avait entaillé sa gorge. Ses yeux larmoyaient, à cause du froid ou de la tension nerveuse.
— Je suis en retard, dit-il d’une voix éraillée. Si tu permets, je vais commencer par entrer. Il fait froid ce soir.
Il tremblait encore de tous ses membres. À l’intérieur, Saint-Cyr le scruta avec inquiétude.
— Seigneur ! Viens par ici te réchauffer, dit le vieux juge en descendant les marches vers le grand séjour.
Comme la dernière fois, la table était dressée. Un feu clair pétillait dans la cheminée. Saint-Cyr tira une chaise pour que Servaz s’assoie. Il attrapa une bouteille et lui servit un verre.
— Bois. Et prends ton temps. Tu es sûr que ça va aller ?
Servaz fit signe que oui. Il but une gorgée. Le vin avait une robe rouge foncé, presque noire. Il était fort mais excellent. Du moins pour Servaz qui n’était pas un grand connaisseur.
— Somontano, dit Saint-Cyr. Je vais le chercher de l’autre côté des Pyrénées, dans le haut Aragon. Alors, qu’est-ce qui s’est passé ?
Servaz le lui dit. Son esprit ne cessait de revenir à la colonie et, chaque fois, une longue décharge d’adrénaline le traversait de part en part comme une arête de poisson qu’on enfoncerait dans la gorge d’un chat. Qui avait tenté de l’étrangler ? Il se repassait le film de la journée. Gaspard Ferrand ? Élisabeth Ferney ? Xavier ? Mais Xavier s’était porté à son secours. À moins que le psychiatre n’eût reculé au dernier moment devant le meurtre d’un flic ? L’instant d’avant, Servaz était terriblement malmené ; l’instant d’après, Xavier était là à côté de lui. Et s’il s’agissait de la même personne ? Mais non, puisqu’ils avaient entendu la Volvo démarrer ! Il résuma ensuite les événements de la journée et de la veille, la fuite précipitée de Chaperon, sa maison vide, la découverte de la cape et de la bague, la boîte de balles sur le bureau…
— Tu t’approches de la vérité, conclut Saint-Cyr d’un air soucieux. Tu es tout près. Mais ça, ajouta-t-il en regardant le cou de Servaz, ce qu’il t’a fait, c’est… c’est d’une violence inouïe — il ne recule plus devant rien désormais. Il est prêt à tuer des policiers s’il le faut.
— Il ou ils, dit Servaz.
Saint-Cyr lui lança un regard aigu.
— C’est inquiétant pour Chaperon.
— Tu n’as pas une idée de l’endroit où il peut se cacher ?
Le magistrat prit le temps de réfléchir.
— Non. Mais Chaperon est un fou de montagne et d’alpinisme. Il connaît tous les sentiers, tous les refuges, côté français comme côté espagnol. Tu devrais t’adresser à la gendarmerie de montagne.
Bien sûr. Pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ?
— J’ai préparé quelque chose de léger, dit Saint-Cyr. Comme tu voulais. Une truite avec une sauce aux amandes. C’est une recette espagnole. Tu m’en diras des nouvelles.
Il retourna en cuisine et revint avec deux assiettes fumantes. Servaz but encore une gorgée de vin puis s’attaqua à la truite. Son assiette dégageait un fumet succulent. La sauce était légère mais délicieusement parfumée, avec un goût d’amande, d’ail, de citron et de persil.
— Tu crois donc que quelqu’un est en train de venger ces ados ?
Servaz acquiesça en grimaçant. Sa gorge lui faisait mal à chaque bouchée. Très vite, il n’eut plus faim. Il repoussa l’assiette.
— Désolé, je ne peux pas, dit-il.
— Bien sûr, je vais te préparer un café.
Brutalement, Servaz repensa au cœur gravé dans l’écorce. Aux cinq noms à l’intérieur. Cinq des sept suicidés.
— Ainsi donc les rumeurs étaient fondées, dit Saint-Cyr en revenant avec une tasse. C’est incroyable que nous soyons passés à côté de ce journal. Et que nous n’ayons pas réussi par ailleurs à trouver le moindre indice pour confirmer cette hypothèse.
Servaz comprit. D’un côté, le juge était soulagé que la vérité éclate enfin ; de l’autre, il ressentait ce que ressent toute personne qui court après un objectif pendant des années et qui, tout à coup, au moment où elle s’est enfin résignée à ne jamais l’atteindre, voit quelqu’un d’autre le faire à sa place : la sensation d’être passé à côté de l’essentiel, d’avoir gaspillé son temps en pure perte.
— Ton intuition était la bonne, en fin de compte, fît valoir Servaz. Et, apparemment, les membres du quatuor ne quittaient jamais leur cape quand ils passaient à l’acte et ne montraient jamais leur visage à leurs victimes.
— Tout de même : qu’aucune de leurs victimes ne se soit jamais plainte !
— C’est souvent le cas dans ce genre d’affaires, tu le sais aussi bien que moi. La vérité est découverte bien des années plus tard, quand les victimes ont grandi, qu’elles ont pris de l’assurance et qu’elles n’ont plus autant peur de leurs bourreaux.