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Au moment où il prononçait ces paroles, il leva les yeux vers le rétroviseur intérieur et fut le témoin, pour la deuxième fois en quelques minutes, d’une scène inattendue : Chaperon était devenu très pâle et, l’espace d’un instant, une terreur absolument pure se lut dans son regard.

Diane sortit de l’Institut et le vent glacial la cingla. Heureusement qu’elle avait revêtu sa doudoune, un pull à col roulé et des bottes fourrées. En traversant l’esplanade en direction de sa Lancia, elle sortit ses clefs. Elle était soulagée de pouvoir quitter un moment cet endroit. Assise derrière le volant, elle mit le contact et entendit le clac-clac du démarreur. Les voyants s’allumèrent mais ils s’éteignirent presque aussitôt. Rien d’autre ne se passa. Merde ! Elle recommença. Même résultat. Oh non ! Elle insista encore et encore, tournant et retournant la clef. Rien…

La batterie, songea-t-elle. Elle est morte.

Ou alors, c’est le froid.

Elle se demanda si quelqu’un à l’Institut pourrait l’aider mais une vague de découragement s’abattit sur elle sans prévenir. Elle resta immobile derrière le volant, à regarder les bâtiments à travers le pare-brise. Son cœur cognait sans raison particulière dans sa poitrine. Tout à coup, elle se sentit très loin de chez elle.

12

Ce soir-là, Servaz reçut un coup de fil de son ex-femme Alexandra. C’était à propos de Margot. Servaz se sentit immédiatement inquiet. Alexandra lui expliqua que leur fille avait décidé d’arrêter le piano et le karaté. Deux activités qu’elle pratiquait depuis le plus jeune âge. Elle n’avait donné aucun motif valable à sa décision : elle avait juste fait savoir à sa mère qu’elle ne reviendrait pas dessus.

Alexandra était désemparée. Depuis quelque temps, Margot avait changé. Sa mère avait l’impression qu’elle lui cachait quelque chose. Elle ne parvenait plus à communiquer avec leur fille comme avant. Servaz laissa son ex-femme s’épancher, tout en se demandant si elle s’était épanchée de la même façon auprès du beau-père de Margot, ou si celui-ci était tenu à l’écart. Sans se mentir sur sa propre mesquinerie, il se surprit à espérer que la seconde éventualité fût la bonne. Puis il demanda :

— Elle a un copain ?

— Je crois que oui. Mais elle refuse d’en parler. Ça ne lui ressemble pas.

Il demanda ensuite à Alexandra si elle avait fouillé dans les affaires de Margot. Il la connaissait assez pour savoir qu’elle l’avait sûrement fait. Comme il s’y attendait, elle répondit par l’affirmative. Mais elle n’avait rien trouvé.

— Maintenant, avec tous ces messages électroniques et ces SMS, on ne peut plus espionner leur courrier, fit observer Alexandra sur un ton de regret. Je suis inquiète, Martin. Essaie d’en savoir plus. À toi, elle se confiera peut-être.

— Ne t’inquiète pas. Je vais essayer de lui parler. Ce n’est sûrement rien.

Mais il revit le regard triste de sa fille. Ses yeux cernés. Et surtout le bleu à la pommette. Et il sentit ses entrailles se nouer de nouveau.

— Merci, Martin. Et toi, tu vas bien ?

Il éluda la question et lui parla de l’enquête en cours, sans toutefois rentrer dans les détails. Du temps où ils étaient mariés, Alexandra avait parfois des intuitions surprenantes et une vision innovante des choses.

— Un cheval et un homme nu ? C’est vraiment bizarre. Tu crois qu’il va y en avoir d’autres ?

— C’est ce que je crains, avoua-t-il. Mais ne parle de ça à personne. Pas même à ton monte-en-l’air, ajouta-t-il, refusant comme d’habitude d’appeler par son nom le pilote de ligne qui lui avait volé sa femme.

— Il faut croire que ces gens ont fait quelque chose de très moche, dit-elle après qu’il eut évoqué l’homme d’affaires et le pharmacien. Et qu’ils l’ont fait ensemble. Tout le monde a quelque chose à cacher.

Servaz l’approuva silencieusement. Tu sais de quoi tu parles, hein ? Ils avaient été mariés pendant quinze ans. Pendant combien d’années l’avait-elle trompé avec son pilote ? Combien de fois avaient-ils profité d’une escale commune pour s’envoyer en l’air — un terme idoine pour une hôtesse et un commandant de bord ? Et, chaque fois, elle rentrait à la maison et elle reprenait sa vie de famille comme si de rien n’était, avec toujours un petit cadeau pour chacun. Jusqu’au jour où elle avait sauté le pas. Elle lui avait dit pour se justifier que Phil ne faisait pas de cauchemars, qu’il n’avait pas d’insomnies — et « qu’il ne vivait pas au milieu des morts ».

— Pourquoi un cheval ? demanda-t-il. Quel rapport ?

— Je ne sais pas, répondit-elle avec indifférence — et il comprit ce que cette indifférence signifiait : que le temps où ils échangeaient des points de vue sur ses enquêtes était révolu. C’est toi le flic, ajouta-t-elle. Bon, il faut que je te laisse. Essaie de parler à Margot.

Elle raccrocha. À quel moment les choses avaient-elles mal tourné ? À quel moment leurs chemins avaient-ils commencé à se séparer ? Lorsqu’il s’était mis à passer de plus en plus de temps au bureau et de moins en moins chez lui ? Ou avant ? Ils s’étaient connus à l’université, et ils s’étaient mariés au bout de six mois à peine, contre l’avis de ses parents à elle. À cette époque, ils étaient encore étudiants ; Servaz voulait enseigner les lettres et le latin comme son père et écrire le « grand roman moderne » ; Alexandra, plus modestement, poursuivait des études de tourisme. Puis il était rentré dans la police. Officiellement sur un coup de tête. En vérité à cause de son passé.

« Il faut croire que ces gens ont fait quelque chose de très moche. Et qu’ils l’ont fait ensemble. »

Avec son esprit rapide et non policier, Alexandra avait mis le doigt sur l’essentiel. Mais Lombard et Grimm pouvaient-ils s’être livrés ensemble à quelque acte susceptible de provoquer une vengeance ? Cela lui parut aussitôt terriblement invraisemblable. Et si oui, que venait faire Hirtmann dans ce scénario ?

Soudain, une autre pensée envahit son esprit comme un nuage d’encre : Margot — était-elle en danger d’une quelconque façon ? Le nœud dans son estomac refusait de se défaire. Il attrapa sa veste et sortit de sa chambre. Descendu à la réception, il demanda s’il y avait un ordinateur et une webcam disponibles quelque part. La réceptionniste lui répondit que oui et sortit de derrière son comptoir pour le conduire à un petit salon. Servaz la remercia et ouvrit son téléphone portable.

— Papa ? dit la voix de sa fille dans l’appareil.

— Connecte-toi sur ta webcam, dit-il.

— Tout de suite ?

— Oui, tout de suite.

Il s’assit et lança le logiciel de vidéoconférence. Au bout de cinq minutes, sa fille n’était toujours pas connectée et Servaz commençait à perdre patience quand l’avertissement « Margot est connectée » apparut dans le coin inférieur droit de l’écran. Servaz lança aussitôt la vidéo et une écharde de lumière bleue s’alluma au-dessus de la caméra.

Margot était dans sa chambre, une tasse fumante à la main, elle lui jeta un regard intrigué et prudent. Derrière elle, sur le mur, il y avait une grande affiche d’un film intitulé La Momie, avec un personnage armé d’un fusil sur fond de désert, de coucher du soleil et de pyramides.

— Qu’est-ce qui se passe ? dit-elle.

— C’est à moi de te demander ça.

— Pardon ?

— Tu laisses tomber le piano et le karaté, pourquoi ?

Il se rendit compte un peu tard que sa voix était beaucoup trop cassante et son approche trop abrupte. Évidemment, c’était le résultat de son attente, il le savait. Il détestait attendre. Mais il aurait dû s’y prendre autrement, commencer par évoquer des sujets moins brûlants et la faire sourire avec leurs blagues habituelles. Quelques principes élémentaires de manipulation, même avec sa propre fille.

— Oh ! Alors maman t’a appelé…

— Oui.

— Et qu’est-ce qu’elle t’a dit d’autre ?

— C’est tout… Alors ?

— Ben, c’est très simple : je ne serai jamais qu’une pianiste médiocre, alors à quoi bon insister ? C’est pas mon truc, c’est tout.

— Et le karaté ?

— Ça me saoule.

— Ça te saoule ?

— Oui.

— Hmm-hmm. Comme ça, tout d’un coup ?

— Non, pas tout d’un coup : j’ai bien réfléchi.

— Et tu comptes faire quoi à la place ?

— J’en sais rien. Je suis obligée de faire quelque chose ? Il me semble que j’ai un âge où je peux décider toute seule, non ?

— C’est un argument qui se défend, reconnut-il en s’efforçant de sourire.

Mais, de l’autre côté, sa fille ne souriait pas. Elle fixait la caméra et, à travers elle, elle le fixait lui d’un œil noir. Dans la lumière de la lampe qui éclairait son visage de côté, le bleu sur sa pommette était encore plus visible. Son piercing à l’arcade étincelait comme un vrai rubis.

— Pourquoi toutes ces questions ? Vous étes en train de me faire quoi là ? demanda Margot, sa voix montant de plus en plus dans les aigus. Pourquoi est-ce que j’ai l’impression d’être l’objet d’un putain d’interrogatoire de police ?

— Margot, c’était juste une question… Et tu n’es pas obligée de…

— Ah bon ? Tu sais quoi, papa ? Si tu t’y prends toujours comme ça pour interroger tes suspects, tu ne dois pas obtenir beaucoup de résultats.

Elle donna un coup de poing sur le bord de son bureau et l’impact résonna dans le haut-parleur et le fit sursauter.

— Merde, ça fait chier !

Il se sentit devenir tout froid à l’intérieur. Alexandra avait raison : ce n’était pas le comportement habituel de leur fille. Restait à savoir si ce changement était provisoire et dû à des circonstances qu’il ignorait, ou bien à l’influence d’une autre personne.

— Désolé, ma puce, dit-il. Je suis un peu à cran à cause de cette enquête. Tu veux bien m’excuser ?

— Mm-mm.

— On se voit dans quinze jours, d’accord ?

— Tu me rappelleras avant ?

Il sourit intérieurement. Cette phrase appartenait à la Margot qu’il connaissait.

— Bien sûr. Bonne nuit, ma puce.

— Bonne nuit, papa.

Il remonta dans sa chambre, se débarrassa de sa veste sur le lit et chercha une mignonnette de scotch dans le minibar. Puis il sortit sur le balcon. Il faisait presque nuit, le ciel était dégagé, un peu plus clair à l’ouest qu’à l’est, au-dessus de la masse noire des montagnes. Quelques étoiles commençaient à percer, brillantes comme si on les avait astiquées. Servaz se dit qu’il allait faire très froid. Les illuminations de Noël formaient des coulées de lave scintillante dans les rues mais toute cette agitation lui parut dérisoire sous le regard immémorial des Pyrénées. Même le crime le plus atroce devenait petit, ridicule, face à l’éternité colossale des montagnes. Guère plus qu’un insecte écrasé sur une vitre.

Servaz s’appuya à la balustrade. Il rouvrit son téléphone.

— Espérandieu, répondit Espérandieu.

— J’ai besoin que tu me rendes un service.

— Qu’est-ce qui se passe ? Il y a du nouveau ?

— Non. Ça n’a rien à voir avec l’enquête.

— Ah bon.

Servaz chercha ses mots.

— Je voudrais qu’une ou deux fois par semaine tu files Margot à la sortie du lycée. Pendant, disons, deux ou trois semaines. Je ne peux pas le faire moi-même : elle me repérerait…

— Quoi ?

— Tu as bien entendu.

Au bout du fil, le silence s’éternisa. Servaz entendait du bruit en arrière-plan. Il comprit que son adjoint se trouvait dans un bar.

Espérandieu soupira.

— Martin, je ne peux pas faire ça.

— Pourquoi pas ?

— C’est contraire à toutes les…

— C’est un service que je demande à un ami, l’interrompit Servaz. Juste une fois ou deux dans la semaine pendant trois semaines. La suivre à pied ou en voiture. Rien de plus. Il n’y a qu’à toi que je puisse demander ça.

Nouveau soupir.

— Pourquoi ? dit Espérandieu.

— Je la soupçonne d’avoir de mauvaises fréquentations.

— Et c’est tout ?

— Je crois que son petit copain la bat.

— Merde !

— Oui, dit Servaz. Maintenant, imagine qu’il s’agisse de Mégan et que ce soit toi qui me le demandes. D’ailleurs, ça arrivera peut-être un jour.

— D’accord, d’accord, je vais le faire. Mais une ou deux fois par semaine, pas plus, on est d’accord ? Et dans trois semaines, j’arrête tout, même si je n’ai rien trouvé.

— Tu as ma parole, dit Servaz, soulagé.

— Que feras-tu si tes soupçons sont confirmés ?

— Nous n’en sommes pas là. Pour le moment, je veux juste savoir ce qui se passe.

— D’accord, mais admettons que tes soupçons se vérifient et qu’elle se soit mise à la colle avec un petit salaud tordu et violent, que vas-tu faire ?

— Est-ce que j’ai pour habitude d’agir impulsivement ? dit Servaz.

— Parfois.

— Je veux juste savoir ce qui se passe.

Il remercia son adjoint et raccrocha. Il pensait toujours à sa fille. À ses tenues, à ses tatouages, à ses piercings… Puis il voyagea en pensée jusqu’à l’Institut. Il vit les bâtiments en train de s’endormir lentement sous la neige, là-haut. À quoi rêvaient ces monstres, la nuit, dans leurs cellules ? Quelles créatures glissantes, quels fantasmes nourrissaient leur sommeil ? Il se demanda si certains restaient éveillés, les yeux ouverts sur leur macabre monde intérieur, convoquant le souvenir de leurs victimes.

Un avion passa loin au-dessus des montagnes, venant d’Espagne et se dirigeant vers la France. Un minuscule copeau d’argent, étoile filante, comète métallisée, ses feux de position palpitant dans le ciel nocturne — et Servaz sentit une nouvelle fois à quel point cette vallée était isolée, loin de tout.

Il rentra dans sa chambre et alluma la lumière.

Puis il sortit un livre de sa valise et s’assit à la tête du lit. Horace, les Odes.