— Super ! lâcha Marphissa. Vraiment super. » Elle se passa les mains dans les cheveux et réfléchit. « Nous devons réduire davantage notre vélocité.
— Dans quelle mesure ? s’enquit Diaz.
— Ils arrivent sur nous à 0,2 c et ne ralentissent pas, et nous comptons engager le combat à une vélocité relative de 0,2. Il faut donc nous rapprocher autant que possible d’une vélocité nulle, entre 0,01 et 0,02 c.
— C’est bien lent pour un engagement, prévint Bradamont.
— Je sais ! Mais qu’arrivera-t-il s’ils peuvent trop bien nous cibler à notre approche du cuirassé ? Plus nous irons lentement, plus ils auront du mal à nous toucher, n’est-ce pas ?
— En effet, convint l’officier de l’Alliance. Et Boucher ne le comprendra assurément pas, puisque c’est trop contre-intuitif pour quelqu’un qui réfléchit en termes planétaires. Pour ce que ça vaut, kommodore, j’abonde dans votre sens quant à la nécessité de recourir à cette tactique. »
Les mains de Marphissa s’activèrent prestement pour établir la manœuvre suivante. « Nous continuons de décélérer à un taux qui nous ramènera à 0,01 c au moment de croiser la flottille syndic. Je vais laisser toute latitude à mes vaisseaux pour manœuvrer durant la passe de tir, ce qui sabotera les solutions de tir ennemies fondées sur la présomption que nos mouvements sont coordonnés par les systèmes automatisés, mais je vais aussi transmettre aux systèmes des vaisseaux l’ordre de se remettre à accélérer dès que nous aurons traversé la formation syndic. Ses vaisseaux fileront si vite qu’ils seront incapables de se retourner pour nous frapper avant que nous ne regagnions de nouveau de la vélocité.
— Ça me paraît bien, dit Bradamont, avant de secouer la tête. Prévenez Kontos sur le Pelé.
— Le prévenir ?
— Lui aussi doit présumer que la flottille syndic freinera avant le contact. Ça risque de compromettre son approche. J’ai remarqué que vous autres jeunes officiers tendez à pousser vos bâtiments jusqu’à la dernière limite de leurs capacités lors des manœuvres, si bien que, si Kontos se méprend sur la réaction de l’ennemi, le Pelé ne sera peut-être pas physiquement en mesure de compenser. Kontos risque de manquer la rencontre et de panner sa passe de tir.
— Oh ! Merci pour cette mise en garde ! » Marphissa appela Kontos, lui expliqua comment, selon elle, Boucher raisonnait et planifiait, puis se rejeta en arrière dans son siège en se frottant le front. « Il me reste encore tant à apprendre. »
La formation de Midway continuait de décélérer, ralentissant de plus en plus, encore que seuls les instruments pouvaient l’apprendre. Il est aussi malaisé, dans l’immensité de l’espace, de prendre conscience qu’un vaisseau perd de la vitesse au point de quasiment ramper que de se rendre compte qu’on fonce à haute vélocité. Sans points de repère proches, tout revient au même.
« Dix minutes avant d’arriver à portée d’engagement, annonça le technicien.
— À toutes les unités, nous allons frapper la frange supérieure bâbord de la formation ennemie, ordonna Marphissa. Concentrez le feu sur les deux croiseurs légers qui tiennent les angles de cette arête. Les avisos ennemis seront vos cibles subsidiaires si vous n’arrivez pas à obtenir une bonne solution de tir sur un des croiseurs légers. Ne gâchez pas vos frappes sur le cuirassé même si vous avez l’impression qu’une ouverture s’offre à vous. Elles rebondiraient sur ses boucliers. Au nom du peuple, Marphissa, terminé. »
Aux hautes vélocités du combat spatial, les vaisseaux ennemis font l’effet d’être là et, l’instant suivant, le temps d’un clin d’œil, d’avoir disparu. Quand on se conforme aux tactiques syndics, ça ne pose pas un trop gros problème car on fonce droit sur l’ennemi en espérant que les systèmes de manœuvre automatisés, qui réagissent beaucoup plus vite qu’un être humain, éviteront les collisions lorsque les deux forces s’interpénétreront. Mais les tactiques standard se soldent à la fin par de sanglantes rencontres, lorsque les deux camps s’éloignent l’un de l’autre au pas de l’escargot.
Black Jack leur avait appris une autre méthode de combat. Le truc consistait à procéder à d’infimes changements de vecteur au moment où ils pouvaient faire effet, mais pas trop prématurément afin que l’ennemi n’ait pas le temps de s’en apercevoir et de parer. Lorsque c’est fait correctement, cela permet à toute votre force de frapper une petite section de l’ennemi sans essuyer de lourds dommages en contrepartie. Quand c’est raté, serait-ce d’un cheveu comparativement aux distances environnantes, ça peut se traduire de deux façons différentes : soit on manque complètement l’ennemi, soit on lui rentre dedans bille en tête.
Simple. Mais très compliqué.
Marphissa attendait, les yeux rivés à son écran. La distance se réduisait très vite. À deux minutes du contact, elle donna enfin l’ordre : « À toutes les unités, exécutez la manœuvre en vous servant des commandes manuelles. Virez d’un degré sur bâbord et de cinq vers le haut. »
Cinq secondes seulement avant le contact, elle transmit l’ordre de manœuvre qu’elle avait préparé : « À toutes les unités, accélérez à plein régime. » Le temps qu’ils le reçoivent et y réagissent, ses vaisseaux auraient dépassé l’ennemi.
Au cours de ces toutes dernières secondes, elle se rendit compte qu’elle avait fait une légère erreur de calcul. Dans son empressement à ne pas bâcler la passe de tir, elle avait sous-évalué la dernière manœuvre. À moins que Jua, peut-être, en prenant la bonne décision par pur coup de chance, n’ait orienté sa propre formation dans la même direction que celle de Marphissa, la sienne traverserait le flanc bâbord de l’ennemi plus près et moins haut qu’elle ne l’avait escompté. Pas tout à fait un choc frontal direct, mais bien trop proche. Conséquemment, ses vaisseaux auraient sans doute de meilleures chances de frapper les bâtiments ennemis, mais la réciproque serait vraie. Trop tard. Merde ! Trop tard.
L’instant du combat arriva et passa trop vite pour que les sens humains l’enregistrent, les systèmes automatisés crachant lances de l’enfer et mitraille sur les cibles qui les croisaient à une vélocité fantastique.
« Le cuirassé nous a ciblés, rapporta le kapitan Diaz, le visage lugubre. Nos boucliers ont flanché et nous avons encaissé plusieurs frappes. Nos propulseurs de manœuvre ne sont plus que partiellement opérationnels. Notre propulsion principale est entièrement hors ligne. »
Pas de propulsion principale. Le Manticore était pratiquement immobile dans l’espace et incapable d’y remédier.
Marphissa fixait son écran. La passe de tir n’avait pas épargné davantage les forces syndics. Un de leurs croiseurs légers dérivait hors de sa formation, privé d’énergie et sévèrement touché. Une boule de gaz et de débris en expansion marquait la position qu’occupait le second quand il avait été touché. En outre, un des petits avisos du Syndicat s’était brisé en deux sous les impacts de plusieurs frappes.
Cela étant, les vaisseaux de Midway étaient passés assez près du cuirassé pour éprouver sa puissance de feu, et ils en avaient payé le prix.
Son écran affichait des marqueurs rouges signalant les dommages essuyés par de nombreux vaisseaux. Les Syndics n’avaient pas concentré leur tir, de sorte qu’aucun n’était totalement hors de combat ni détruit. Mais bien peu étaient sortis intacts de l’engagement. Et, outre le Manticore, le croiseur léger Busard avait perdu sa propulsion principale et restait figé dans l’espace non loin de là, sans recours. Les autres s’éloignaient déjà en accélérant et ne prenaient conscience qu’à l’instant qu’ils laissaient leurs camarades blessés derrière eux.