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— Je n’en sais rien, répondit d’une voix sourde l’officier de l’Alliance. Quand la situation est devenue intenable à Grendel, il a abandonné son vaisseau.

— Grendel ? Ça remonte à quand ?

— À un siècle.

— Hah ! » Elle trouvait ça drôle. « Un siècle ? Y a-t-on fait des prisonniers ? C’était l’usage à l’époque, non ? Croyez-vous que Boucher prendra cette peine ? Quel sort ses vaisseaux réserveront-ils aux modules de survie qu’ils verront, selon vous ? Des modules chargés de gens qu’ils regardent comme des traîtres et des ennemis. » Marphissa eut un reniflement sarcastique puis un geste rageur. « Sans compter que nous n’avons de capsules à bord que pour soixante pour cent de l’équipage.

— Soixante… ? » Bradamont lui décocha un regard horrifié. « Pourquoi ça ?

— Parce que les comptables du Syndicat ont rogné sur les chiffres. Un vaisseau qu’on doit abandonner parce qu’il est trop sévèrement endommagé pour continuer le combat perd en moyenne quarante pour cent de son équipage. En conséquence, on n’a besoin de capsules de survie que pour les soixante pour cent qui restent.

— Que nos ancêtres nous préservent !

— Oui, eh bien, même morts, nos ancêtres se préoccupent probablement davantage du sort des matelots que les comptables qui cherchent à épargner quelques sous sur la construction des bâtiments, lâcha Marphissa, acerbe. Les CECH approuvaient parce qu’ils ne tenaient pas à voir les matelots déserter des vaisseaux qui pouvaient encore combattre. Bon sang, Honore, si j’avais calculé correctement cette passe de tir…

— Vous ne l’avez pas menée plus mal qu’un autre. La formation syndic filait peu ou prou dans la même direction que nous, sans doute parce que ses systèmes automatisés cherchaient à concentrer leur feu sur vous. L’ennemi ne réagit pas toujours comme on l’espère et il subsiste constamment des incertitudes. Il arrive parfois qu’on fasse tout correctement et qu’on soit pulvérisé quand même. C’est parfois le plus bête des deux qui survit, tandis que le plus habile des professionnels se retrouve au mauvais moment sur le trajet du faisceau d’une lance de l’enfer. On ne peut plus revenir sur cette passe de tir. Mais que peut-on faire ? »

Marphissa secoua la tête. « Nous résoudre à combattre. C’est le seul choix qui nous restera si nos techniciens ne trouvent pas, dans les quelques minutes qui viennent, une solution qu’il leur était interdit de pratiquer jusque-là. » Elle se tourna vers le fond de la passerelle. « Chef, assurez-vous que toutes nos batteries sont pleinement parées à tirer. Veillons à en emporter quelques-uns dans la tombe avec nous.

— À vos ordres, kommodore ! » Le chef des techniciens des observations baissa la tête puis la releva pour regarder Marphissa dans les yeux. « Je m’appelle Pyotor Czilla, kommodore. J’ai toujours répugné à donner mon nom aux CECH. Se faire connaître d’eux était trop dangereux. Mais je tiens à ce que vous sachiez qui je suis parce que vous avez été un bon commandant. Le meilleur qui soit. »

Ses collègues firent écho à ces paroles d’un murmure approbateur et Marphissa craignit un instant de piquer un fard. « Nous ne sommes pas encore morts, leur rappela-t-elle. Vous aurez peut-être à me supporter très longtemps encore.

— Ce ne serait pas une catastrophe, kommodore, répondit Czilla avec un sourire crispé. Toutes les batteries répondent qu’elles sont parées à tirer sauf la batterie 2 de lances de l’enfer, qui a essuyé une frappe de plein fouet et a été détruite.

— Très bien. Je vous désignerai une cible unique dès que la flottille syndic sera assez proche. » Elle passa au Busard l’appel qu’elle redoutait. « Que vous semble, kapitan-levtenant Steinhilber ? »

Steinhilber, comme tous ceux qu’on pouvait voir sur la passerelle du croiseur léger, était engoncé dans une combinaison de survie hermétique. Le Busard avait sans doute perdu son atmosphère.

Il haussa les épaules. « La propulsion principale est morte, kommodore. En miettes. Le cœur de notre réacteur fonctionne encore à trente pour cent de sa capacité, mais il est instable. La moitié de l’armement est fusillé, les supports vitaux sont cuits et une bonne partie de l’équipage est mort ou blessé. Cela dit, nous tiendrons encore trente minutes, le temps que les Syndics reviennent, et nous nous battrons.

— Glenn, je… »

Il secoua la tête. « C’est comme ça, voilà tout. Je suis même surpris d’avoir duré si longtemps. Je devrais m’en féliciter, n’est-ce pas ? Je regrette seulement de ne pouvoir sauver mon équipage. Ce sont de braves gars, kommodore, et le Busard est un vaisseau héroïque. C’est ainsi qu’on devra se souvenir de lui. » Steinhilber semblait à la fois honnête et curieusement insensible, comme s’il contrôlait si étroitement ses émotions qu’il en rabotait toutes les aspérités avant qu’elles ne pussent le blesser.

Marphissa pouvait le comprendre. Elle-même éprouvait peur, colère et désespoir, mais de manière très distante, comme si une espèce de barrière, faite de détermination et du désir de ne pas laisser tomber ses camarades dans leurs derniers moments, s’interposait entre ces sentiments et elle. « Le Busard est un vaisseau héroïque, affirma-t-elle à son tour. On se souviendra de vous.

— Le Manticore a-t-il une chance de s’en tirer ?

— Nous nous efforçons de relancer la propulsion principale. J’ignore si nous réussirons.

— Si vous y parvenez, filez, conseilla ardemment Steinhilber. Ne restez pas pour nous. Partez. Rendez hommage au sacrifice du Busard en poursuivant le combat tant que vous aurez une chance de survivre et de l’emporter. »

Marphissa opina et refoula ses larmes d’un clignement de paupière. « Promis, kapitan-levtenant Steinhilber. Mais, si ça ne se passe pas ainsi, si le Manticore et le Busard doivent livrer ensemble leur dernière bataille, alors nous mourrons au moins en bonne compagnie. La meilleure qui soit. » Elle salua avec une solennelle componction. « Au nom du peuple !

— Au nom du peuple ! » lui fit-il écho en lui retournant le salut.

La communication terminée, Marphissa se rassit. Elle se sentait parfaitement impuissante dans son fauteuil de commandement, à se demander si Diaz et les techniciens progressaient dans la réparation des commandes de la propulsion principale, à regarder ramper, en dépit de leur incroyable vélocité, les plus proches vaisseaux sur fond d’espace infini, à songer à l’équipage du Busard, qui ne pouvait même pas se raccrocher au maigre espoir qu’entrevoyait celui du Manticore, et à réfléchir à des questions qu’elle s’efforçait normalement d’éluder. « Honore ?

— Oui ? » Bradamont avait répondu d’une voix aussi sourde que la sienne.

« Croyez-vous qu’il y ait quelque chose de l’autre côté ? Après la mort, je veux dire. Le Syndicat a toujours affirmé le contraire, soutenu qu’il n’y avait qu’ici-bas et que nous avions donc tout intérêt à obéir parce que, si nous passions notre vie à être punis ou si on nous la raccourcissait pour avoir commis des crimes contre l’État, nous n’aurions connu que cela.

— Je ne peux rien assurer, répondit Honore. Je crois que ça ne s’arrête pas là. Personne n’en sait rien, bien sûr. Nul n’est jamais revenu de ce voyage.

— Et Black Jack ? Il en est bien revenu, lui, n’est-ce pas ? Au bout de cent ans.

— L’amiral Geary affirme avec insistance qu’il n’était pas mort et qu’il ne se rappelle strictement rien de son sommeil de survie.