— Nous dirait-il la vérité s’il savait quelque chose ? »
Bradamont réfléchit un instant, le front plissé. « Je crois, oui. Il a fait la même réponse à Tanya Desjani, son épouse.
— Elle commandait un croiseur de combat, n’est-ce pas ?
— Elle le commande encore, corrigea Bradamont. L’Indomptable. M’est avis que les vivantes étoiles elles-mêmes ne sauraient persuader l’amiral Geary de mentir à sa femme. » Bradamont soupira. « La croyance la plus répandue dans l’Alliance veut que l’amiral Geary ait bel et bien trouvé la mort et rejoint les lumières de l’espace du saut, parmi ses ancêtres, jusqu’à ce que le moment vienne pour lui de se réveiller. Mais il ne s’en souvient pas, et il n’existe aucun moyen de le prouver ou de le démentir. Si bien qu’on en revient toujours au même point : soit on y croit, soit on n’y croit pas. »
Marphissa hocha la tête. La flottille syndic avait presque atteint le pic de son virage et les autres vaisseaux de Midway se portaient à sa rencontre à très haute vélocité. Ça faisait tout drôle d’assister à cela sans pouvoir y prendre part, en sachant que les distances couvertes par ces vaisseaux dans leurs virages étaient telles que les images qui lui en parvenaient dataient de plus de deux minutes. Le dernier échange de tirs avait déjà eu lieu, mais la lumière des images de ce combat était encore en chemin. « Est-ce un séjour agréable ? Parmi les ancêtres et ces lumières ?
— On le suppose, répondit Bradamont. Meilleur qu’ici-bas, en tout cas, à un point qui dépasse l’imagination. Paisible, heureux, plus de souffrance ni de deuil.
— Hmm. Si Black Jack s’y était retrouvé, j’imagine que ç’aurait été effacé de sa mémoire, n’est-ce pas ? À son retour. Parce que, sinon, imaginez un peu l’effet que ça pourrait bien faire d’être chassé d’un séjour aussi douillet pour revenir combattre, lutter et souffrir en ce monde ?
— En effet, concéda Honore. Combien de temps nous reste-t-il à nous avant de l’apprendre à la dure ? »
Marphissa pointa son écran de l’index. « Le temps d’arriver à la portée des armes syndics. Mais c’est plutôt l’autre délai qui compte : si nous ne réussissons pas à nous ébranler avant la fin des douze prochaines minutes, nous ne pourrons pas accélérer assez vite pour nous soustraire à leur flottille. Nous rallongerons peut-être un peu le sursis, mais sans plus. C’est dans ces moments-là qu’on est censé prier, n’est-ce pas ? Quand on a vraiment besoin d’aide.
— Oui. Et remercier si le secours arrive.
— Si vous savez à qui adresser vos prières, n’hésitez pas. Le kapitan Diaz sait s’y prendre, ses parents lui ont appris à prier en secret, mais, moi, je n’ai jamais su. » Elle se demanda si Diaz priait déjà, alors que les techniciens et lui s’échinaient encore à remettre le Manticore en marche avant qu’il ne soit trop tard.
La lumière du dernier engagement lui parvenait enfin. Elle regarda sur son écran la flottille de Midway et celle du Syndicat s’interpénétrer si vite que l’événement lui resta imperceptible.
Le kapitan Seney avait fait du bon travail. Un second croiseur léger syndic s’éloignait en tournoyant de la formation ennemie, incontrôlable, et deux autres avisos étaient hors de combat. En contrepartie, le croiseur léger de Midway Milan et son aviso Patrouilleur avaient essuyé un nombre de frappes assez conséquent pour avoir rompu avec ce qui était désormais la formation de Seney : les deux vaisseaux dérivaient à présent loin de la bataille, chancelants, incapables de se battre tant que leurs dommages n’auraient pas été réparés mais encore aptes à manœuvrer.
Elle se rendit compte que Seney avait recommencé à se retourner et qu’il décrivait une parabole vers l’étoile et le bas afin d’intercepter à nouveau la flottille syndic, et elle comprit qu’il fallait lui signifier très clairement que les bâtiments survivants de la formation du Kraken étaient désormais sous son commandement jusqu’à nouvel ordre.
« Kapitan Seney, lui transmit-elle, gardez le contrôle de la formation et continuez de frapper la flottille syndic. Épuisez-la. Je vous informerai dès que… » Dès que je serai en mesure de reprendre le commandement, s’apprêtait-elle à ajouter avant de prendre conscience du fol optimisme qu’auraient trahi ces paroles. « Dès que la situation s’y prêtera. Marphissa, terminé. »
Plusieurs minutes s’écoulèrent encore à une effroyable lenteur. Elle dut réprimer constamment l’envie d’appeler l’ingénierie pour demander des informations qui ne feraient que distraire et retarder Diaz et ses collègues.
Diaz revint sur la passerelle et s’assit pesamment. « Je ne sais pas, déclara-t-il avant qu’elle eût pu le questionner. Il fallait que je revienne ici. D’ailleurs, je me contentais d’assister aux tentatives de réparation sans y participer moi-même.
— Croyez-vous qu’ils ont une petite chance de réussir ? s’enquit Marphissa, surprise elle-même par son calme.
— Je n’en ai aucune idée, kommodore. Eux non plus. Mais ils y mettent du leur. » Il loucha sur l’écran. « Je constate que les Syndics arrivent toujours sur nous. Dans quel délai… ? Ce chiffre est-il correct ? s’enquit-il. Chef, est-il exact qu’il ne nous reste plus que trois minutes pour commencer à accélérer ?
— La prévision est probablement légèrement optimiste, kapitan, répondit Czilla, manifestement à contrecœur. Selon moi, on est plus près de deux… »
Le Manticore s’ébranla dans une embardée, poussé par une accélération si forte qu’elle déborda les tampons d’inertie, plaqua chacun au harnais de son siège et força Bradamont à s’agripper précipitamment au fauteuil de Marphissa pour se retenir.
Marphissa lui offrit sa main. « Vous avez prié ?
— Oui.
— D’accord. Me voilà croyante !
— Kapitan ? » Un appel parvint à Diaz par le circuit interne. « Ici le technicien en chef Kalil. On a remis en marche la propulsion principale.
— J’avais remarqué ! » Tout le monde sur la passerelle avait éclaté d’un rire soulagé. « Mes commandes fonctionnent-elles ? Je ne vois rien d’actif.
— Euh… kapitan… vous êtes en train de leur parler. À Sasaki et moi. Nous ouvrons et coupons manuellement les circuits.
— Manuellement ? À la main ?
— Oui, kapitan. Pour l’instant, nous ne disposons encore que de deux réglages pour les unités de propulsion : allumé ou complètement coupé. »
Diaz secoua la tête puis tourna vers Marphissa un visage médusé. « Je peux y survivre.
— C’est peut-être à cela que vous le devrez, répondit-elle. Ordonnez à vos gens de maintenir les unités de propulsion à plein régime.
— Avez-vous entendu, chef Kalil ? Maintenez les unités de propulsion au régime maximal.
— Oui, kapitan. Euh… je dois ajouter une dernière précision : j’ignore si ça va durer très longtemps.
— Quoi ? s’écria Diaz, dont le sourire s’évanouit.
— Sasaki et moi avons… euh… procédé à une astucieuse dérivation des circuits. Vous voyez ? Ni elle ni moi ne sommes bien certains de tout ce que nous avons réacheminé. Parce que nous étions très pressés, kapitan, et que vous avez dit…
— Oui, oui ! Je sais ce que j’ai dit !
— … et, donc, nous ne savons pas très bien ce qui pourrait se produire suite à tous ces rebranchements et nouvelles connexions… »
Marphissa ferma les yeux en grinçant des dents.
« Quand vous déclarez qu’il pourrait se produire quelque chose, chef Kalil, voulez-vous dire que le congélo pourrait s’éteindre et toute la crème glacée fondre et se répandre, ou bien que le vaisseau pourrait exploser ? demanda Diaz en marchant sur des œufs.