— Euh… kapitan… le chef Sasaki et moi, on pense que ça pourrait se situer entre ces deux extrêmes. Mais on ne sait pas vraiment. Vous nous avez dit…
— De faire le plus vite possible, je sais. » Diaz écarta les bras devant Marphissa pour signifier qu’il n’en pouvait mais. « Laissez les unités de propulsion en activité, Kalil. Si le vaisseau est sur le point d’exploser, prévenez-moi.
— Continuez de prier, murmura Marphissa pour Bradamont.
— Je suis en train, lâcha Honore. Il n’y a rien qu’on puisse faire pour le Busard ?
— Rien. Non, attendez. La flottille syndic s’est aperçue que nous avions redémarré. À quelle distance se trouve-t-elle ? Trente secondes-lumière seulement et elle se rapproche. Mais son vecteur est en train de s’altérer. » Chacun étudia son écran : les vaisseaux syndics continuaient de modifier leur trajectoire. « La CECH Boucher change de cap pour rester sur une trajectoire d’interception du Manticore puisque nous nous éloignons d’elle, déclara Marphissa, la raison de la manœuvre lui sautant soudain aux yeux. Si elle en déviait suffisamment…
— Elle passerait trop loin du Busard ? demanda Diaz. Ça se pourrait, kommodore. Le Busard est manifestement hors de combat. Boucher pourrait décider de lui ficher la paix pour revenir l’achever plus tard. »
Les minutes s’égrenèrent, puis l’espoir vola en éclats : Marphissa constata que deux croiseurs légers ennemis s’écartaient légèrement de leur formation. « Ils vont frapper le Busard puis la rejoindre. Maudite Boucher !
— Plus qu’une minute et demie avant qu’ils n’arrivent à sa portée ! nota Diaz, la voix étranglée de colère.
— Vous ne voyez pas assez large, kommodore, laissa tomber Bradamont.
— Hein ? De quoi diable voulez-vous parler… »
Marphissa s’interrompit brutalement ; elle venait de comprendre l’avertissement de Bradamont. Jusque-là, tout le monde s’était concentré sur le Busard et les manœuvres des vaisseaux syndics. Peut-être Boucher et ses bâtiments s’étaient-ils trop étroitement intéressés, eux aussi, aux cibles qu’offraient le Manticore et le croiseur léger.
Tous avaient oublié le Pelé.
Le croiseur de combat de Kontos, toujours accompagné du Griffon et du Basilic, remontait à toute allure vers les deux croiseurs lourds syndics qui ne protégeaient plus le cuirassé. Un croiseur de combat ne peut sans doute pas rivaliser avec un cuirassé, mais, à courte portée, il est tout à fait capable d’infliger de très sévères dommages à un croiseur lourd.
Un des deux Syndics – celui que visaient le Griffon et le Basilic – avait dû voir le danger au dernier moment, car il venait de procéder à une brusque manœuvre d’évasion qui lui permit d’éviter la plupart des tirs des croiseurs de Midway. Mais le second encaissa de plein fouet toute la puissance de feu du Pelé.
Un tir de barrage de lances de l’enfer et de mitraille le pilonna, abattit ses boucliers et frappa sa coque. Le croiseur lourd tressauta sous les impacts puis se brisa en plusieurs morceaux qui s’éloignèrent en tournoyant.
Mais l’autre poursuivait sa route, tandis que Pelé, Griffon et Basilic se retrouvaient hors de portée, incapables de réduire leur vélocité ou de se retourner assez vite pour en découdre de nouveau avec lui.
Pourtant cette attaque inattendue et la mise à mort de son camarade avaient dû refroidir le premier croiseur lourd. Alors que le Busard blessé lui décochait la dernière salve de son armement encore opérationnel, il plongea, s’éloigna au lieu de se rapprocher à portée de ses lances de l’enfer et préféra vomir deux missiles, puis un troisième, dans sa direction.
Les deux batteries du Busard qui fonctionnaient encore ciblèrent les missiles en approche, mais le tir défensif échoua suite à la surchauffe des lances de l’enfer.
Les deux premiers le frappèrent à la poupe, explosèrent et réduisirent en lambeaux la moitié arrière du Busard. Le troisième toucha la proue du croiseur léger, se fragmenta sous le choc et la défonça, la piquetant de cratères, la laissant autrement intacte mais secouée.
« Un raté ! souffla Diaz. Je n’ai jamais été aussi heureux de voir une ogive faire long feu.
— Ce n’était pas un raté, rectifia Marphissa. L’ogive aurait malgré tout détoné sous l’impact. C’était un missile d’exercice. Un malheureux crétin aura probablement chargé un missile à blanc au lieu d’un missile offensif. »
Bradamont balaya du regard les visages qui l’entouraient. « Que croyez-vous qu’il arrivera à ce malheureux crétin ?
— Exécution sommaire dans la foulée s’il a de la chance, répondit Diaz d’une voix âpre. Et, s’il en manque, interrogatoire prolongé par les serpents de son unité pour déterminer s’il a sciemment saboté l’attaque. Une fois qu’ils auront obtenu ses aveux – et les serpents les obtiennent toujours –, sa famille en subira aussi les conséquences, que l’impétrant soit coupable ou non.
— Fichu prix à payer pour une simple erreur, marmonna Bradamont.
— Les erreurs graves sont souvent mortelles dans le Syndicat, affirma Marphissa. Grâce à ce ratage, la proue du Busard reste indemne. Certains de ses spatiaux sont peut-être encore en vie.
— Ils se barricaderont jusqu’à la fin de la bataille dans leurs modules de survie s’il leur en reste, avança Diaz. Sans les larguer, parce que ça ferait à nouveau d’eux des cibles, mais en activant leurs supports vitaux.
— On ne peut pas retourner les recueillir pour l’instant, alors j’espère que vous avez raison », déclara Marphissa en se renfrognant. Elle s’apprêtait à ajouter quelque chose quand elle marqua une pause. Un curieux cafouillage venait de se faire entendre alors que le Manticore filait à son accélération maximale. « Quelque chose a été coupé, affirma-t-elle. Vous l’avez senti ?
— Maintenant que vous le dites, oui, je l’ai senti moi aussi, répondit Diaz en étudiant les relevés. Ingénierie, en connaissez-vous la cause ? »
La technicienne, femme d’âge mûr qui semblait proche de la retraite, scrutait son propre écran. « On dirait que l’unité de propulsion numéro deux a été endommagée, kapitan. Le débit est fluctuant.
— Y a-t-il du danger ?
— Non, kapitan. Stress et température restent dans des paramètres raisonnables. Mais cette unité ne fonctionne plus à plein régime. Son débit oscille entre cinquante et quatre-vingts pour cent au maximum.
— Espérons que ça suffira », lâcha Marphissa, les yeux rivés à son écran. Le virage de la flottille syndic était en train de s’aplatir pour piquer droit sur le Manticore en fuite, tandis que le croiseur lourd cherchait poussivement à rejoindre ses camarades avant le retour du Pelé. La vitesse de rapprochement de la flottille diminuait rapidement à mesure que le croiseur lourd s’échinait à creuser l’écart pour se soustraire à l’interception. Mais cette vitesse devait absolument atteindre le zéro puis, avec un peu de chance, devenir négative, tandis que l’écart grandirait encore, faute de quoi le Manticore serait perdu.
Kontos avait ramené le Pelé, trop tard sans doute pour s’en prendre au croiseur lourd isolé, de sorte qu’il fondait sur la formation syndic pour frapper son arrière-garde. Le croiseur léger syndic rescapé explosa alors qu’il cherchait à esquiver les tirs du croiseur de combat, du Griffon et du Basilic. Les autres vaisseaux de la flottille de Midway, toujours en formation sous le commandement du kapitan Seney du Kraken, avaient viré vers le bas et revenaient sur l’ennemi par-derrière et en dessous, en décrivant une courbe aplatie.