Mais la CECH Boucher cherchait toujours à rattraper le Manticore avec une lenteur croissante, tandis que la vélocité du croiseur lourd, elle, ne cessait d’augmenter. « Elle sait que c’est le vaisseau pavillon, dit Marphissa. Jua la Joie a fait analyser nos coms et elle sait que je suis à bord du Manticore. »
Diaz hocha la tête. « Et elle veut faire un exemple. Éliminez le meneur et les suiveurs se soumettront. Les serpents recourent toujours à cette tactique bien qu’elle donne rarement des résultats. Il y a chaque fois un autre meneur qui sort des rangs.
— Je ne crois pas que ses intentions aient encore de l’importance, déclara Bradamont en fixant l’écran. Nous sommes à l’abri, me semble-t-il. Nous filons si vite qu’à ce régime il faudrait bien une semaine au cuirassé pour nous rattraper. »
Ces paroles n’avaient pas franchi ses lèvres que le Manticore vibrait sur toute sa longueur.
Les lumières s’éteignirent, les ventilateurs des supports vitaux s’arrêtèrent et les écrans s’évanouirent.
Marphissa attendit dans une pénombre feutrée que s’écoule la minute nécessaire au rallumage de l’éclairage de secours. « Il s’est passé quelque chose, dit-elle à Diaz, qui martelait en vain les commandes du circuit de com interne du bras de son fauteuil.
— Chef ! Ingénierie ! » cria Diaz. Sa voix se réverbérait dans l’étrange silence qui régnait sur la passerelle. « Descendez à la salle des machines et tâchez de découvrir ce qui se passe. Tout doit revenir à la normale. »
Marphissa fixait son écran disparu. Là où il s’était tenu, il n’y avait plus que la cloison blanche blindée de la passerelle. Tout le compartiment donnait bizarrement l’impression d’avoir rétréci, maintenant que le matériel était en panne et qu’on n’entendait plus, en bruit de fond, le constant et rassurant bourdonnement des ventilateurs, le murmure des supports vitaux, des conduits et des fluides en circulation. La passerelle est profondément enfouie au cœur du vaisseau, aussi abritée que possible des tirs ennemis et des autres menaces, ce qui, normalement, aurait dû les rassurer. Pour l’heure, on avait plutôt l’impression d’être enterré vivant.
Le chef Czilla déplia un dispositif qu’il venait d’extraire d’un placard de secours proche de son poste. L’ustensile s’alluma, montrant une série de voyants. « Les concentrations en oxygène et en CO2 restent convenables. Délai estimé pour une réduction périlleuse de l’O2 et une accumulation toxique de CO2 : vingt-cinq minutes.
— Attendons avant d’endosser nos combinaisons de survie afin de préserver leurs supports vitaux jusqu’au moment où on en aura vraiment besoin, décida Marphissa. Malédiction ! Que se passe-t-il au-dehors ?
— Nous bougeons encore, mais nous n’accélérons plus, affirma Diaz. La flottille syndic poursuit sa longue traque. Les avisos qui accompagnent le cuirassé ont brûlé beaucoup de leurs cellules d’énergie. À moins que la CECH Boucher ne les approvisionne en prélevant sur ses propres stocks, ils auront des problèmes bien avant que les vaisseaux syndics n’aient pu nous rattraper.
— Pour l’instant, je m’inquiète surtout de ceux des nôtres qui cherchent à nous rejoindre, grommela Marphissa à voix basse. Nous étions remontés au-delà de 0,15 c quand le courant a été coupé, et nous filons maintenant à cette vélocité. Si nous pouvions nous éloigner assez avant qu’ils n’envoient des vaisseaux nous intercepter…
— Nous pourrions ouvrir certains éléments extérieurs pour ventiler, la coupa Diaz. Faire pivoter le vaisseau en recourant à cette méthode puis trouver un moyen de couper la propulsion principale sans le courant…
— Impossible. Tout sauterait si les régulateurs étaient privés de courant. » Marphissa poussa un soupir de soulagement en voyant les écrans se rallumer en clignotant. « On progresse. Il reste peut-être encore de l’espoir. » Elle scruta le sien, qui continuait de varier d’intensité, d’osciller entre noir et brillant. « Rien, à part une image fixe de ce que nous captions avant. Ça ne nous mène nulle part.
— Kapitan ? » appela une voix.
Diaz enfonça ses touches de com. « Oui ! Chef Sasaki ?
— Oui, kapitan. Le cœur du réacteur a connu un arrêt d’urgence. Nous n’en savons pas la raison, mais nous l’avons isolé et nous allons le redémarrer.
— Remettez vite en fonction les senseurs et les coms.
— Je comprends et j’obéirai, kapitan. Deux minutes. »
Mais les deux minutes passèrent, puis quatre, puis dix. Toutes les tentatives de Diaz pour rappeler l’ingénierie échouèrent, le circuit interne retombant en carafe.
La technicienne de l’ingénierie se pointa en trombe sur la passerelle, hors d’haleine. « Kapitan, le cœur du réacteur…
— Je sais, grogna Diaz.
— On est en train de rétablir ses circuits, kapitan. On s’est rendu compte qu’en le redémarrant on risquait de provoquer une nouvelle surcharge dangereuse suivie d’un autre arrêt d’urgence, de sorte qu’on a tout démonté pour les reconstituer.
— Pourquoi ai-je perdu la connexion avec l’ingénierie ? » s’enquit Diaz.
La femme jeta un regard de côté ; elle cherchait ses mots. « On… avait besoin d’une certaine boîte noire… la jonction modèle 74A5F mode 12… et la seule disponible était celle du circuit de com interne, alors…
— On est en train de mettre mon vaisseau en pièces ! s’insurgea Diaz. Ces techniciens lui causent plus de tort que les Syndics ! »
Marphissa hocha la tête. « Si nous nous en sortons en vie, le Manticore aura besoin de réparations intérieures extensives. Et il nous faudra remercier ces techniciens pour avoir décortiqué votre bâtiment, parce que, sans eux, nous serions déjà tous morts. »
Les écrans disparurent de nouveau puis réapparurent avant même que quelqu’un eût poussé un premier juron. « Kommodore, nous avons remis à jour les données en provenance du dehors ! rapporta le chef Czilla. Les liaisons externes et les senseurs fonctionnent de nouveau. »
Marphissa avait réussi à étouffer un tantinet ses inquiétudes lorsqu’elle n’avait – littéralement – plus rien vu de ce qui se produisait à l’extérieur du Manticore, mais elles refaisaient surface maintenant qu’elle se penchait sur son écran.
La flottille syndic les pourchassait encore et continuait de réduire lentement l’écart la séparant de son vaisseau, mais le cuirassé n’était plus accompagné que d’un seul croiseur lourd et de trois avisos rescapés. Kontos et Seney avaient dû frapper de nouveau la formation de Boucher. Les deux groupes basés sur le Pelé et le Kraken revenaient d’ailleurs à l’attaque.
« Regardez ça ! lâcha Diaz, sidéré. Midway ! Le cuirassé, je veux dire. »
Marphissa se désintéressa des vaisseaux les plus proches pour tenter de comprendre de quoi parlait Diaz. Puis elle le vit. Le cuirassé Midway s’était retourné, à des heures-lumière de là, et accélérait à plein régime sur une trajectoire qui l’interposerait entre la formation syndic et le portail de l’hypernet. « Que fabrique donc le kapitan Mercia ? Elle est en train de révéler à tout le monde que le Midway dispose à présent de sa pleine capacité de propulsion ! »