— Je vois. Mais j’ai encore une question.
— Laquelle ?
— Pourquoi ne pas l’avoir éliminée dès que vous avez appris ? Vous m’avez fait si désespérément aspirer à une réponse que je dois vous poser carrément la question. »
Le visage de Drakon se crispa, mais Iceni savait que sa colère n’était pas dirigée contre elle. « J’étais très tenté de le faire.
— Qu’est-ce qui a retenu votre main ?
— Je… Bon. Je ne l’ai pas tuée sur place parce que je ne voulais pas la mort du bébé à naître. Et parce que je ne prends pas aisément la mouche. » Ses yeux cherchèrent ceux d’Iceni, têtus et chargés de défi. « J’ai survécu au Syndicat parce que je n’agis jamais sans réfléchir. Je pèse le pour et le contre. Je prends des décisions et j’échafaude des plans pour les appliquer.
— Et c’est là votre plan pour vous débarrasser de Morgan ? Et s’il arrivait malheur, non seulement au colonel mais encore à l’embryon ? demanda Iceni. À votre enfant. »
Drakon garda un instant le silence, l’air de plus en plus furieux. Mais, cette fois, on n’aurait su dire à qui s’adressait sa colère. « Je ne l’envoie pas à Ulindi dans l’espoir qu’elle y trouve la mort. Sa mort serait synonyme d’un fiasco. Mais je ne crois pas qu’elle échouera. C’est la meilleure pour cette mission. La mieux à même de réussir. Si Morgan la conduit bien, mes soldats courront moins de risques. Je ne peux pas risquer leur vie pour épargner celle de mes gens. »
Iceni éclata de rire. « Vous êtes vraiment un sale enfoiré de moraliste, n’est-ce pas ?
— Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ? »
Au tour d’Iceni de marquer une pause pour réfléchir à sa réponse. « Que toutes les surprises que vous me réservez ne sont pas forcément mal accueillies. Sans doute suis-je moi-même un peu trop encline au pragmatisme dans certains cas. C’est bien ce qu’on nous a inculqué, n’est-ce pas ? De devenir de parfaits petits CECH, imperméables aux émotions, aux sentiments et à tout ce qui ne concerne pas notre intérêt personnel. Que vous n’ayez pas réussi à prendre cet enseignement trop à cœur me rassure. »
Il fit la grimace et fixa le plancher en fronçant les sourcils. « N’allez surtout pas vous figurer que tout ce que je fais est exempt de pragmatisme.
— Oh ? M’auriez-vous tuée si mon élimination vous avait paru le meilleur et le plus pragmatique des expédients, général Drakon ? » demanda-t-elle en le scrutant sereinement, un sourire aux lèvres. Comment vas-tu répondre à ça, Artur ? Évasivement, vaguement ou franchement ?
Le front de Drakon se plissa davantage, mais il ne leva pas les yeux. « Je doute que votre assassinat soit jamais le meilleur et le plus pragmatique des expédients, madame la présidente. Midway a besoin de vous.
— Midway… a besoin… de moi ? » le pressa-t-elle.
Il releva enfin les yeux. « Vous voyez très bien ce que je veux dire.
— Que non pas. » Iceni se demanda quelles émotions exactement bouillonnaient derrière les yeux de son interlocuteur. Hélas, les CECH en herbe du Syndicat n’apprenaient que trop bien à masquer leurs sentiments, et tel qui avait réussi à maîtriser cette tactique de survie n’y renonçait pas aisément !
« Je ne peux diriger ce système sans vous.
— Oh ! Pur pragmatisme cette fois encore.
— Bon sang, Gwen, je ne tiens pas à travailler avec un autre et je ne vous veux pas de mal non plus. Est-ce assez clair ? » Il la fusilla du regard, s’attendant manifestement à une nouvelle saillie de sa part.
Elle se contenta de lui sourire fugacement. « Merci. » Puis, ne tenant pas à insister davantage, pour cette fois du moins, elle changea de sujet de conversation. « Comment comptez-vous infiltrer Morgan à Ulindi ?
— Selon les plus récentes informations que nous avons obtenues de plusieurs systèmes stellaires du voisinage, Ulindi dépêche des recruteurs chargés de convaincre les ouvriers qualifiés d’aller travailler là-bas. On enverra Morgan dans un de ces systèmes et elle se mêlera à un contingent d’ouvriers en partance pour Ulindi.
— Elle peut faire passer ça ? s’étonna Iceni en laissant transparaître son scepticisme. Le colonel Morgan a une présence physique assez… imposante.
— Elle peut le faire passer, affirma Drakon. Je l’ai vue à l’œuvre. Quand elle le veut, Morgan peut quasiment se métamorphoser.
— Vous êtes sûr qu’elle est humaine ? » demanda froidement Iceni.
Ce n’est qu’en voyant le visage de Drakon se convulser de rage qu’elle comprit comment il pouvait connaître avec une telle certitude la réponse à ses tentatives de plaisanterie. « Oui. Physiquement du moins. »
Iceni détourna les yeux, mécontente d’avoir fâché Drakon (et elle-même) en orientant la conversation vers l’anatomie de Morgan. « Très bien. Je suis d’accord avec votre plan d’action. » Il était plus que temps de passer à autre chose. « Quant à moi, maintenant que nous avons à nouveau repoussé le Syndicat, je vais aller bavarder avec notre invité très particulier. »
Drakon fit la moue. « Certains au moins des renseignements de Boyens étaient exacts.
— Je me demande ce qu’il pourrait encore nous apprendre. » Elle inclina légèrement la tête vers Drakon. « Voulez-vous assister à l’interrogatoire ?
— Non, merci bien. Je n’y prends aucun plaisir. Mais, si vous n’y voyez pas d’objection, j’aimerais que le colonel Malin soit présent.
— Le colonel Malin ? » Iceni feignit un instant la réticence puis acquiesça de la tête. « D’accord. C’est un bon inquisiteur ?
— Excellent, renchérit Drakon. C’est même une des tâches pour lesquelles il est le plus doué. » Il prit la direction de la porte. « Je vais de ce pas informer le colonel Morgan de sa nouvelle mission. »
Morgan sourit à Drakon à son entrée dans ses quartiers. Elle était allongée dans une chaise longue, plus crâne et sûre d’elle que jamais. « Quand voulez-vous que je parte ?
— Que vous partiez ? » demanda-t-il, éprouvant à sa vue une colère renouvelée, tant contre elle que contre lui-même pour n’avoir pas pu s’empêcher de constater à quel point elle était affriolante, ni interdire à certains souvenirs de refaire surface.
« Pour Ulindi. » Debout, Morgan s’étira comme une panthère souple et dangereuse. « C’est bien là que je dois aller, non ?
— Vous avez l’air contente de partir », constata Drakon en la dévisageant. Bien qu’elle fût confinée dans ses quartiers, Morgan avait non seulement trouvé le moyen de se tenir au courant de ce qui se passait au-dehors, mais encore le lui faisait-elle savoir. Se pavanait-elle, fière de sa compétence, ou bien lui adressait-elle un message quant à la vanité de ses tentatives pour la contrecarrer ? Sans doute les deux.
« Ulindi devrait être amusant. » Elle sourit derechef. « Si vous devez accomplir votre destinée, il faut me laisser vous ouvrir la voie. C’est mon destin. Je commençais d’ailleurs à me lasser de me tourner les pouces.
— C’est une mission dangereuse.
— Fichtre, je sais bien.
— Qu’en est-il de… » Il se sentit vaciller, comme incapable de réfléchir à la façon de formuler sa question.
Morgan le fixa gravement. « Il ne lui arriverait rien si je devais être victime d’un “accident” du travail. Je fais les choses proprement, mon général. La seule intervention qui pourrait poser problème, ce serait une atteinte à ma personne par cette vermine de Malin.
— Pourquoi passez-vous tant de temps à vous inquiéter de Malin ? s’enquit Drakon, la poussant délibérément à bout, tout en s’efforçant de s’exprimer d’une voix neutre.