— Je… Jamais de la vie. Il est sans importance. Mais c’est une menace, alors je le surveille.
— Je vous surveille tous les deux. » Drakon se demanda à nouveau si, subconsciemment, Morgan ne savait pas que Malin était son fils. Elle le haïssait souverainement depuis leur première rencontre, mais Drakon n’en avait soupçonné la vraie raison que très récemment, quand Malin s’était confessé à lui.
Morgan s’arracha à la brève incertitude qu’avait suscitée l’allusion à Malin. « Vous n’avez pas à vous soucier d’un manquement de ma part dans cette mission, mon général. Il faut abattre Ulindi, et je suis très exactement la fille qu’il faut pour descendre un système stellaire en flammes. » Elle vérifia son arme de poing, que Drakon, conscient qu’elle n’en avait nullement besoin pour être mortellement dangereuse, lui avait laissée. « Dites-moi comment je dois m’y prendre pour tout casser, mon général. »
Chapitre quatre
Le système stellaire de Kane avait connu une année très mouvementée. Les CECH représentant les Mondes syndiqués avaient fait de leur mieux pour étouffer la rébellion naissante, ce qui s’était traduit par des milliers de victimes hâtivement rassemblées et sommairement exécutées ou expédiées dans des camps de travail en rapide expansion, où nombre d’entre elles étaient mortes après des mois de privations. L’effondrement final de l’autorité syndic avait été marqué par des manifestations de masse qui avaient fréquemment tourné à l’émeute populaire et infligé de considérables ravages aux cités de la principale planète habitée. Le bassin de radoub et chantier spatial orbitant naguère autour d’une géante gazeuse avait été détruit par les forces syndics dans leur retraite. Et, une fois partis les suzerains exécrés, trop de nouveaux concurrents, dont aucun n’était assez puissant pour prévaloir ni assez enclin au compromis pour s’allier à d’autres factions, s’étaient présentés pour régenter Kane. Débats et querelles intestines s’étaient soldés par une guerre ouverte, laquelle avait imposé de nouvelles misères à la population et davantage de destructions à ses cités.
Compte tenu de cette ordalie, on comprenait aisément que plus d’un habitant de ce système stellaire vît une lueur d’espoir en même temps qu’un sujet d’inquiétude dans l’irruption d’un cuirassé accompagné d’un nombre étonnamment réduit d’escorteurs. Kane n’avait ni vaisseaux de guerre ni armement orbital survivant, aucun moyen de se défendre contre une attaque venue de l’espace, pas même en un futile geste de résistance. Nombreux étaient les gens qui aspiraient au retour du Syndicat, dans l’espoir qu’il balaierait ceux qui s’étaient battus pour diriger le système et repartirait ensuite, permettant ainsi à des têtes mieux faites de triompher, et plus nombreux encore les habitants de Kane qui auraient accueilli ce retour avec ferveur s’il avait apporté la stabilité. Ç’avait toujours été un des arguments les plus convaincants du Syndicat pour justifier sa légitimité : il offrait la paix et la sécurité à ses sujets. Le prix de ces privilèges était sans doute exorbitant, mais au bout d’une année de chaos et de carnage le marché semblait bien plus acceptable à certains. En conséquence, cette occasion était une des rares circonstances où les ressortissants d’un système stellaire accueillaient l’apparition de vaisseaux syndics avec un semblant d’espoir.
Les senseurs orbitaux du système avaient été depuis longtemps détruits lors des révoltes et de la guerre civile, et on en avait aussi perdu beaucoup à la surface de la planète. Le tout premier avertissement que reçut la population des mouvements des vaisseaux syndics lui parvint sous la forme de féroces striures zébrant le ciel et marquant le sillage de projectiles cinétiques qui fendaient l’atmosphère vers leurs cibles.
Rares furent ceux qui eurent le temps de s’abriter ou de se mettre à couvert avant qu’ils ne s’abattent en déclenchant des explosions monstrueuses, qui éventrèrent les villes et détruisirent toute l’industrie qui avait survécu jusque-là. En quelques minutes, la moitié des habitants rescapés de Kane périrent, leurs cadavres ensevelis sous les décombres de leurs cités et de leurs agglomérations.
Les survivants, hébétés, réunirent les quelques armes qui leur restaient et attendirent que les vaisseaux syndics exigent leur reddition ou décident d’autres représailles. Mais, après avoir pris note des résultats de la première, ceux-ci repartirent sans demander leur reste ni même transmettre un message. Après tout, ils s’étaient déjà bien fait comprendre quant à ce que pouvait coûter une rébellion, et ils avaient pris soin de ne rien laisser à Kane qui méritât d’être reconquis.
Gwen Iceni visionnait la transmission en maîtrisant son expression, le visage de marbre, impavide et figé. Constater les ravages infligés à Kane sans laisser transparaître la répulsion qu’ils lui inspiraient à l’encontre de leurs instigateurs n’était pas une tâche aisée, loin s’en fallait.
« Où avons-nous trouvé ça ?
— Sur un cargo en provenance d’un système contrôlé par le Syndicat, répondit Togo, dont la voix ne trahissait pas plus d’émotion que le visage de sa patronne. On avait transmis la même notification à tous les systèmes stellaires de la région, ajoutait-on.
— Au moins savons-nous maintenant ce qu’a fait la CECH Jua Boucher après que nous l’avons chassée de Midway. » Iceni ferma les yeux ; la vidéo continuait de se dérouler, montrant les fruits du bombardement de Kane à coups de séquences soigneusement composées et montées, destinées à mieux souligner le massacre et la destruction. Les images formaient un contrepoint incongru au confort et à la quiétude du bureau privé de Gwen. « Un autre cargo ne vient-il pas d’arriver à Midway après avoir traversé Kane ?
— Si, madame la présidente. Ses observations tendent aussi à confirmer que le bombardement que nous avons sous les yeux a bel et bien eu lieu.
— Peut-il nous apprendre autre chose ? »
Togo hocha la tête, geste placide contrastant singulièrement avec l’horreur qu’inspirait leur sujet de conversation. « Il n’y a eu aucune sommation pour exiger la reddition de Kane avant son bombardement. Aucune transmission de quelque espèce que ce soit. Les survivants ont adressé ensuite au cargo des appels au secours.
— En quoi un cargo aurait-il pu les aider ? marmonna rageusement Iceni.
— En rien, répondit Togo. Mais il leur a promis de rapporter à Midway ce qui s’était passé.
— Pourquoi prendre cette peine ? demanda Iceni, frustrée. Que pouvons-nous bien faire ? Il ne restait plus rien que les Syndics puissent convoiter dans ce malheureux Kane, de sorte qu’ils ont fait de ce système un exemple, une leçon de choses sur ce que peut rapporter la rébellion. Il faudrait au moins vingt systèmes stellaires, et vingt systèmes stellaires opulents, pour réunir les ressources nécessaires à secourir Kane ! Je veux savoir quel effet cette vidéo produit sur nos citoyens, Togo. Quand ils l’auront vue, seront-ils inquiets, effrayés, révoltés, furieux, que sais-je encore ? » Elle savait qu’ils la visionneraient en dépit de tous les efforts qu’on déploierait pour les empêcher d’accéder à ces images. Quand on a vécu sous le régime du Syndicat, on connaît des moyens de transmettre les informations que les serpents du SSI, pourtant tout-puissants naguère, ne parvenaient même pas à complètement étouffer.
« Je mènerai une enquête à cet égard, madame la présidente, affirma Togo en ponctuant sa phrase d’un nouveau hochement de tête déférent.
— Et je tiens à ce que le mot se répande par le truchement de nos agents au sein de la population, ajouta Iceni. Ce qui s’est passé à Kane n’est pas arrivé à Midway. Pas d’émeutes, pas de luttes intestines opposant les factions aspirant au pouvoir, pas de bombardement par le Syndicat. Assurez-vous que nos citoyens méditent ce fait patent : moi aux commandes, rien de tout cela n’a affligé Midway.