— Oui, madame la présidente. Nos agents rappelleront aux citoyens qu’ils vous doivent la vie et la sécurité. »
Elle le congédia d’un geste sec et Togo se faufila silencieusement par la porte. Iceni attendit qu’elle se fût refermée pour procéder à une vérification de l’état de ses systèmes de sécurité et, dès que la diode verte s’alluma, lui annonçant que tout allait bien, elle appela Drakon. « Avez-vous vu les images en provenance de Kane, général ? »
La question était superflue. Drakon avait l’air encore plus morose que d’habitude. « Je les ai vues, oui.
— Kane nous demande de l’aide. »
Drakon fit la grimace puis détourna les yeux. « Tout ce que nous pourrions faire ne serait qu’une goutte d’eau dans la mer.
— Je sais, mais… bon sang, Artur… si seulement nous avions détruit le cuirassé de Jua la Joie et elle avec. »
Le général haussa les épaules. « Avec des si… lâcha-t-il, reprenant le vieux dicton à son compte. Écoutez, nous pouvons faire un geste… symbolique. Sans plus. Ça pourrait sauver quelques vies. »
Iceni lui décocha un regard aigu. « Je ne crois même pas que nous en serions capables.
— Bien sûr que si. Le Syndicat comptait sur Midway pour servir de base avancée aux forces qu’il déploierait contre les Énigmas. Nous disposons d’une énorme quantité de matériel destiné à ces forces entreposé ici autrefois. » Drakon plissa les yeux pour lire quelque chose sur son propre écran. « Ouais. Nous pouvons extraire de ces entrepôts deux hôpitaux de campagne et une usine de purification et de recyclage des eaux à installation rapide. Un gros cargo pourrait transporter tout ça. Je peux envoyer en même temps des troupes locales qui se chargeront de les monter et de fournir un peu d’assistance. C’est une goutte d’eau dans la mer, je viens de le reconnaître, mais ce serait déjà ça.
— Nous n’avons pas besoin de ces hôpitaux ni de cette usine ?
— Pour l’instant, répondit Drakon. Peut-être un jour, mais nous avons déjà sur les bras tout un fourbi stocké dans les entrepôts souterrains de cette planète et d’autres mondes de Midway.
— Qu’est-ce que ça coûterait ? demanda Iceni, tiquant déjà intérieurement à cette perspective.
— Ce que ça vaudrait ? Un prix inestimable si nous en avions besoin. Mais nous n’en avons pas besoin, alors que Kane, si.
— En effet, convint-elle. Je vous en suis infiniment reconnaissante, Artur. Ce sera peut-être un geste infime comparativement aux besoins de Kane, mais ce système stellaire se souviendra que nous l’avons secondé dans l’adversité. »
Drakon marqua une pause pour l’étudier. « C’est donc à cela que ça revient ? À une manœuvre politicarde ? À ce que Kane ait l’impression de nous être redevable ?
— Non ! Je… » À quoi bon objecter ? Bien sûr que je fais cela pour que Kane se sente notre débiteur. Ce n’est qu’une manière futée de mener les affaires. Et puis quoi ? « Y a-t-il une autre raison ? »
Il haussa encore les épaules. « Je vérifiais, c’est tout.
— Écoutez, général, peu importent nos motivations. Kane nous en sera reconnaissant.
— Et… ?
— Et quoi ? »
Drakon la considéra avec gravité. « Je me demandais si nos motivations importaient. Nous avons initié tout cela dans le seul but de survivre. Est-ce encore la raison qui préside à nos actes ? »
Iceni se renversa dans son siège et laissa un petit sourire jouer sur ses lèvres, offrant ainsi à son interlocuteur l’image de la CECH syndic qu’elle avait appris à projeter. « N’est-ce pas une raison suffisante ?
— Je n’en sais rien, répliqua Drakon, l’air pensif. Survivre peut conduire à adopter nombre de solutions provisoires qui finissent par vous péter au nez à longue échéance.
— Ce n’est pas franchement un scoop, répliqua Iceni, qui se demandait où il voulait en venir.
— Que voulons-nous pour Kane ? Il y a là-bas un gros potentiel et le Syndicat vient grosso modo d’éliminer tous ceux qui se battaient pour arriver au pouvoir. Kane ne se reconstruira pas avant une décennie et, si vous et moi sommes toujours là, que souhaitons-nous que devienne ce système ? Et celui d’Ulindi ? Si nous nous en emparons, allons-nous laisser s’installer un gouvernement avec lequel nous pouvons composer, établir une direction fantoche ou bien en faire une province de notre… quoi ? empire ? »
Iceni médita un instant tandis que le général patientait stoïquement. « Empire » était agréable aux oreilles, mais… « Pourrions-nous seulement garder un empire ? Le défendre contre les attaques extérieures et maintenir l’ordre à l’intérieur.
— Je ne pense pas. Nous ne disposons pas d’assez de forces terrestres ni mobiles pour venir à bout de cette tâche. Loin s’en faut. » Drakon leva la main vers le ciel. « Notre puissance de feu nous permettrait tout juste de faire comme le Syndicat à Kane, mais je reconnais volontiers que je n’en aurais pas le cœur.
— Moi non plus. Nous nous efforçons ne nous attacher solidement Taroa. Pourquoi ne pas faire de même à Ulindi ? »
Nouveau haussement d’épaules. « Certainement. Du moins si ça nous est possible. Qu’essayons-nous exactement d’édifier, Gwen ? Pas un autre Syndicat, n’est-ce pas ? Mais quoi donc, alors ?
— Le Syndicat n’a jamais été très doué pour enseigner d’autres formes de gouvernement. » Iceni appuya le menton sur sa paume et fixa le lointain. « Nous ne pouvons assurément pas appeler baptiser cela l’Alliance. Depuis la guerre, ce nom est devenu toxique chez nous. Partenariat ? Consortium ?
— Ça sonne fichtrement syndic.
— N’est-ce pas ? Mais nous parlons d’un accord entre plusieurs parties. Le Pacte ?
— Peut-être.
— Convention ? Coopération ? Trouver un nouveau nom n’a rien d’urgent, n’est-ce pas ?
— Peut-être que si. » Drakon la fixa, le front plissé. « Celui que nous lui donnons… que nous nous proposons de lui donner… sera un signal fort pour tout le monde. Tous ceux qui envisageront d’en faire partie chercheront à ce nom une résonance syndic et tous ceux qui préféreront rester en dehors, des signes témoignant qu’il n’est qu’un sobriquet pour “empire”. À ceux qui voudront savoir ce que représente Midway, quel message entendons-nous envoyer ? Survie et pouvoir pour nous deux ? Cela ne risque guère de convaincre d’autres systèmes stellaires et ça pourrait en revanche engendrer des problèmes internes. En nous autoproclamant les dirigeants d’une entité qui évoque le Syndicat, nous inciterions nos propres citoyens à se demander si certaines des rumeurs qui circulent ne sont pas fondées.
— Mais un nom au sens trop faible nous ferait passer pour des cibles faciles, objecta Iceni. Vous avez raison. Il faut y réfléchir mûrement. C’est un problème de marketing, au fond. Nous devons paraître forts sans pourtant avoir l’air de menacer les puissances étrangères, et donner l’impression d’une source de stabilité sociale et de sécurité sans pour autant avoir l’air de réprimer à la mode du Syndicat. Nous devons vendre ce produit aux systèmes qui veulent se joindre à nous et projeter en même temps l’image voulue pour ceux que nous préférons tenir à distance.
— Ce n’est pas seulement du marketing, rectifia Drakon en affichant clairement le mépris dans lequel il tenait cette profession. Ni de la propagande. Il s’agit aussi de savoir quelle forme prendra cette coalition de systèmes, quel pouvoir nous aurons ou voulons avoir sur elle. »