— Arrêter ? Ce n’est pas le pire sort qui l’attend. Elle sera probablement exécutée. Mais je ne la déteste pas. Elle m’est complètement indifférente. Elle est sur mon chemin, expliqua-t-il prosaïquement. Je veux son poste, et rien n’indique qu’elle compte le quitter ni même qu’elle risque de commettre une bourde que je pourrais exploiter ; je me borne donc à lui administrer une légère bourrade pour la faire tomber du haut de la falaise afin de poursuivre ma propre ascension. À propos de bévues, c’en est toujours une de demander pourquoi tu dois exécuter une mission. Contente-toi de t’en acquitter et laisse à tes chefs le soin de s’inquiéter des motifs. » Il éclata de rire comme s’il avait fait un bon mot.
Morgan l’imita. En dépit du mépris que lui inspirait Jonis, elle n’eut même pas à feindre l’amusement. Elle résista à la tentation de jeter un coup d’œil au tableau de commandes, sachant que maintenant, d’une seconde à l’autre…
Un voyant se mit à clignoter sur la console, assorti d’un bip-bip pressant. Surpris, Jonis se retourna pour consulter le tableau de bord.
Morgan avait déjà serré le poing. Son épaule pivota et son bras jaillit, puis le tranchant de sa main s’abattit avec une mortelle précision sur la nuque de son supérieur. La colonne vertébrale céda et, sous la force du coup, la tête de Jonis vint heurter la paroi du cockpit.
Roh se massa la main en soupirant, en même temps qu’elle souriait à la vue du visage inexpressif du cadavre. « Tu me croyais vraiment si jeune et si naïve ? Tu t’imaginais peut-être que je ne me doutais pas qu’après avoir pris tes aises avec moi tu m’éliminerais pour m’empêcher de te dénoncer d’avoir piégé Tarranavi ? Tu as réellement cru que j’espérais devenir un serpent comme toi, espèce de vermine ? Aurais-tu oublié que j’ai suivi un entraînement de commando et qu’on m’a appris à tuer à mains nues ? Il faut croire. Tant pis pour toi. »
Elle perdit de l’altitude puis mit directement le cap sur les montagnes proches, non sans avoir d’abord éparpillé les fragments de la peau de Tarranavi dans tout le cockpit. « J’ai déjà disséminé d’autres preuves de la collaboration de la sous-CECH au sabotage des systèmes de sécurité de cet appareil, apprit-elle au cadavre. C’est leur dysfonctionnement qui a déclenché l’alarme et t’a distrait pendant le dixième de seconde nécessaire. Quoi ? Tu n’es pas content que j’aie si bien retenu tes leçons ? Oh, c’est vrai, tu es mort. Mais tu passeras pour avoir trouvé la mort dans le crash de cet aéronef, quand il aura heurté ces montagnes et que l’équipement anticollision ne se sera pas déployé. Pauvre petit serpent, la nuque brisée par l’impact ! Et tout le faisceau de preuves désignera un autre serpent pour coupable. »
Roh Morgan ramassa le parachute de basse altitude qu’elle avait apporté et posa un regard empreint de nostalgie sur la joncaille qu’elle avait rendue à Jonis et qui, tombée de sa main privée de force, jonchait à présent le plancher du cockpit, étincelante. « Merci de m’avoir prévenue que tes collègues pouvaient pister ce matos, reprit-elle d’une voix enjouée. Sinon j’aurais sans doute cherché à l’emporter. Avais-tu seulement remarqué que je portais des gants de peau, afin que mes empreintes et mes cellules épidermiques n’apparaissent pas sur ces bijoux ni dans cet appareil ? Non ? Dommage. Adieu, vipère. »
Elle ouvrit la porte latérale, se glissa hors du cockpit, sentit le parachute se déployer quelques instants avant d’atterrir et fit un roulé-boulé.
La poudre qui saupoudrait le parachute le fit bientôt se racornir, réduit à l’état de fragments. Sans doute les serpents les trouveraient-ils, mais les seules preuves dont ils disposeraient quant à l’identité de son utilisateur seraient les empreintes des semelles de la sous-CECH Tarranavi, dont Morgan avait pris soin de chausser les bottes.
Elle s’en débarrassa à sa première halte pour en enfiler une autre paire. Elle répéta l’opération à plusieurs reprises au cours des vingt kilomètres qui suivirent, recourant à une douzaine de méthodes différentes pour effacer ses traces et décourager les poursuites, d’abord à travers la campagne puis en ville. Quand elle atteignit les baraquements militaires où elle attendait, coincée, qu’on l’acceptât dans une unité, elle avait consciencieusement brouillé sa piste.
La sous-CECH responsable de ces baraquements n’avait pas fait mystère de son désir de voir Morgan envoyée dans un régiment de chair à canon, où l’espérance de vie d’un cadre exécutif de quatrième classe ne dépasserait pas quelques minutes au combat. Mais Roh avait réussi à élever une telle série d’obstacles à cette affectation qu’elle la lui avait épargnée jusque-là. Elle était de plus en plus consciente que cette tactique d’atermoiement ne faisait que retarder l’inéluctable. Aucune autre unité ne voulait d’elle. Nul ne tenait à lui offrir un autre poste. On n’avait jamais voulu d’elle. De sorte qu’une mission suicide serait vraisemblablement son lot en dépit du certificat médical qui l’avait dispensée du service. Elle sourit au bureau de la sous-CECH en passant devant, tout en se disant qu’elle avait déjà survécu à la première et en se demandant si, avant d’être envoyée au front, elle aurait encore éliminé d’autres serpents, cadres ou CECH tout aussi venimeux que celui-là.
Point tant d’ailleurs qu’elle mourrait là-bas, malgré tous les efforts qu’on déploierait pour la tuer. Bien que tout le monde se liguât contre elle, elle se savait promise à un destin grandiose. Elle n’était pas morte au cours de cette mission suicide dans l’espace Énigma. Elle se rendait bien compte que la fille qui en était revenue n’était plus la Roh Morgan à qui on l’avait confiée. Elle avait changé, en était rentrée grandie. Elle le sentait dans sa chair. Pour preuve, nul n’était jamais revenu de l’espace colonisé par ces extraterrestres. Sauf elle. Cela voulait nécessairement dire qu’il y avait une raison à sa survie, et une raison d’importance. Elle en apprenait un peu plus chaque jour, s’imprégnait des connaissances de ses victimes avant de leur faire subir le sort qu’elles méritaient, et se préparait pour la suite, quelle qu’elle fût.
Sa tablette de com émit un bourdonnement pressant. Morgan la consulta, lut le message puis dut s’arrêter pour le relire.
Quelqu’un avait accepté de l’enrôler dans son unité en tant que cadre subalterne. Quelqu’un croyait en elle, en dépit de sa jeunesse et de son passé fragmentaire. Le CECH Artur Drakon. Cet officier mérite une seconde chance, avait-il écrit.
Morgan ne savait pas qui était Artur Drakon. Mais, à mesure qu’elle déchiffrait le message – rebondissement parfaitement inattendu –, elle prenait conscience qu’il devait être la seule personne de l’univers, de cet univers mauvais et haineux, qui prenait les patins de Roh Morgan, la seule qui avait non seulement droit à sa loyauté mais qui méritait de l’aider à remplir une destinée qu’elle ne faisait encore qu’entrevoir obscurément.
RETOUR AU PRÉSENT…
Perdue dans la cohue des passagers éreintés et fripés à la descente du caboteur qui les avait conduits à Ulindi, le colonel Roh Morgan s’approcha du poste de contrôle du quai de débarquement de la station orbitale de la principale planète du système.
Avec ses vingt serpents au bas mot, qui, appuyés par dix plantons des forces terrestres en cuirasse de combat intégrale, passaient scrupuleusement tous les passagers au crible, le poste de contrôle était pour le moins intimidant. Des senseurs et des armes automatisées bien visibles suivaient tous les mouvements de ceux qui s’en approchaient, et il crevait les yeux que d’autres senseurs et armements étaient dissimulés dans le plafond et les parois. Ce n’était pas seulement un poste de contrôle mais un fortin assez bien défendu pour repousser une attaque d’envergure.