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Près de Morgan dans la foule, un jeune homme marmotta dans sa barbe en fixant d’un œil hagard les serpents menaçants : « J’aimerais avoir un de ces gadgets qui rendent invisible. »

L’imbécile, pensa-t-elle. Quelle ânerie de dire ces mots à haute voix là où des senseurs pouvaient les capter, repérer leur source et veiller à ce que ce jeune homme fût l’objet d’une attention particulière lors de la fouille ! Et il était encore plus stupide de s’imaginer qu’un gadget pourrait vous rendre invisible au milieu d’un tel dispositif, quand des serpents cherchaient à repérer agents ou menaces ennemis avec leur technologie la plus efficace et en mettant toute leur habileté à contribution.

À démasquer des gens qui, quand on y réfléchissait, ressemblaient beaucoup à Morgan.

Elle suivit la foule vers le poste de contrôle.

Chapitre cinq

Morgan ne disposait sur elle d’aucun matériel qui lui aurait permis d’échapper à la détection ou de se soustraire à l’attention des serpents qui géraient le poste de contrôle et tout le système stellaire d’Ulindi. Aucun n’aurait donc l’occasion de repérer un équipement furtif qu’un civil innocent n’aurait pas dû porter pour voyager. Savoir comment opéraient les serpents, ce qu’ils cherchaient et ce qu’ils négligeaient, lui facilitait singulièrement la tâche, s’agissant de ce dont il fallait impérativement s’abstenir. De par son expérience et parce qu’elle avait étudié les méthodes et les tactiques ennemies, Morgan savait aussi comment elle devait se comporter.

Elle portait une tenue informe de travailleuse, légèrement trop bouffante, aux couleurs neutres. Le vêtement n’était ni vieux ni neuf, ni à la mode ni démodé. Elle s’était teint les cheveux dans une nuance si fade qu’on aurait difficilement trouvé le mot pour la décrire. Son teint lui-même était semblablement coloré, ni trop pâle ni trop bistre, ni vif ni terne. Des lentilles de contact donnaient à ses yeux une couleur indéfinissable. Elle avait adopté une posture un peu lâche, légèrement voûtée, les épaules arrondies, et une démarche poussive, au même pas que ceux qui l’entouraient. Elle donnait l’impression de se concentrer, comme si les gestes les plus quotidiens exigeaient d’elle un effort cérébral. Elle n’avait l’air ni effrayée ni nerveuse ni sûre d’elle. Rien qui pût attirer l’attention sur sa personne. Il n’était guère facile de projeter cette apparence anodine sans que ça devînt trop évident, mais ça restait faisable : un peu comme dans ces tours de prestidigitation où les spectateurs ne s’aperçoivent même pas qu’on a détourné leur attention.

Le regard de ses compagnons de voyage comme celui des serpents du poste de contrôle glissait sur elle sans que rien ne l’accroche, n’éveille leur intérêt ni ne se grave dans leur mémoire. Même lorsqu’elle tendit ses documents falsifiés au serpent du centre de filtrage, celui-ci ne lui consacra qu’un bref coup d’œil avant de reporter le regard sur un objet méritant davantage qu’il s’intéressât à lui. « Objet du séjour à Ulindi ? lui demanda-t-il d’une voix monocorde et blasée, tout en balayant paresseusement des yeux les autres voyageurs.

— Je cherche du travail », répondit-elle d’une voix assez forte pour se faire entendre mais sans plus. Son accent était aussi proche que possible de celui de cette région de l’espace.

« Faites-vous enregistrer auprès des autorités chargées de la sécurité du quartier quand vous aurez trouvé un hébergement. » Le serpent avait nasillé la phrase standard en même temps qu’il rendait ses papiers à Morgan.

Légèrement outrée d’avoir gâché un excellent travail de faussaire sur un serpent trop borné pour examiner de près ses documents, Morgan se fondit dans la foule des travailleurs qui gagnaient la cabine des passagers de la navette. Une fois à l’intérieur, elle se fraya un chemin le long d’une cloison sans donner l’impression de dévisager les gens puis se laissa tomber sur un strapontin de métal nu. Les navettes syndics ne gaspillaient pas d’argent pour le confort des travailleurs. Morgan continua de son mieux à s’efforcer de passer inaperçue, sachant que les senseurs surveillaient la cabine comme pratiquement tous les lieux publics.

Dans la mesure où elle n’abritait aucun passager de première classe dans la cabine privée luxueuse qui leur était réservée, la navette ne se donna pas la peine de manœuvrer en douceur. L’entrée dans l’atmosphère fut encore plus inconfortable qu’un largage sur zone de combat. Quand elle eut enfin atterri et déployé sa rampe, Morgan se perdit de nouveau dans la foule. Un autre poste de contrôle se dressait avant le terminal, bien entendu, et un autre serpent souriait de manière déplaisante à une travailleuse séduisante en même temps que, sans lui accorder un regard, il faisait signe à Morgan d’avancer. Elle enfila un long couloir en feignant de ne pas s’apercevoir des nombreux senseurs qui les scannaient, son sac et elle-même.

Une fois sortie du terminal, elle adopta une allure résolue sans être pour autant précipitée. Elle donnait l’impression de savoir où elle allait, travailleuse en mission ou se rendant à son poste. Sans enthousiasme mais sans réticence. Juste une passante. Personne de la police ni du personnel de sécurité ne se retourna sur elle.

Morgan avait déjà réfléchi à l’ironie qu’il y avait à devoir formidablement se concentrer afin de passer pour une personne parfaitement anodine, mais, dans la pratique, elle ne pouvait pas se laisser distraire par des pensées incongrues. Tout ce qui pouvait la détourner de sa concentration quand elle cherchait à passer inaperçue aurait sauté aux yeux de ses voisins immédiats. Elle restait certes consciente de la présence de chaque flic et de chaque serpent éventuel qu’elle croisait, mais elle ne le montrait par aucun signe. Cela étant, chaque fois qu’un de ces individus bronchait, elle le savait.

Mais elle ne se donnait guère la peine d’observer les bâtiments alentour. Soumises à un quadrillage géométrique planifié et à une architecture approuvée par l’autorité centrale, les cités syndics tendaient à présenter la même morne apparence, à la rare exception de quelque grandiose folie commandée par un CECH désireux de s’offrir un mémorial personnel. Au bout d’un moment, même l’urbanisation chaotique et indisciplinée des villes de l’Alliance finissait par paraître uniforme. Aux yeux de Morgan, après des années de combat, seuls comptaient, quand on s’y battait, les villes et les immeubles détruits et réduits en cendre, et ceux qui ne l’étaient pas. Celle-ci n’était ni détruite ni en feu (pour l’instant du moins), ce qui facilitait sa traversée.

Elle choisit un hôtel adapté aux besoins d’une travailleuse disposant juste d’assez de fonds pour s’offrir une chambre individuelle. Dedans, elle trouva un dispositif de surveillance qu’elle bloqua « accidentellement », puis procéda à une rapide métamorphose à l’aide de produits cosmétiques et d’une des deux tenues de rechange qu’elle avait apportées dans son sac. Au terme d’un bref laps de temps, elle avait revêtu de jolis vêtements qui soulignaient sa silhouette, rincé sa terne teinture pour lui substituer une subtile brillance qui lui conférait une allure légèrement exotique, s’était récuré le visage pour ôter le premier fond de teint et le remplacer par un autre, un poil plus sombre que sa carnation naturelle, et troqué ses lentilles de contact contre une autre paire qui lui faisait les yeux verts. Une petite prothèse à l’arête du nez et deux autres aux pommettes adoucissaient imperceptiblement ses véritables traits et désorienteraient tout logiciel de reconnaissance faciale cherchant à l’identifier. Chaque fois qu’elle se maquillerait différemment pour obtenir ce camouflage indétectable, elle aurait l’air d’un autre individu pour les logiciels des intelligences artificielles chargées de trouver des correspondances.