Elle ne laissa rien dans sa chambre et reprit sa route en marchant cette fois d’un pas plus vif, les épaules bien droites, légèrement déhanchée quand elle s’arrêtait à un carrefour, un petit sourire aux lèvres, en feignant de ne pas remarquer les regards qui s’attardaient sur sa personne ainsi transformée. Il ne lui fallut pas longtemps pour repérer un bar fréquenté par des serpents. Ceux-ci n’ont pas de repaires officiels, mais ils tendent à réquisitionner certains établissements jusqu’à ce qu’ils ne les amusent plus, en chassant leurs clients qui ne tiennent pas à se faire remarquer par le personnel du SSI avec plusieurs verres derrière la cravate. On n’a aucun mal à identifier ces locaux, dans la mesure où les citoyens qui connaissent le quartier évitent même de les regarder quand ils passent devant.
Morgan s’y engouffra, regarda autour d’elle en simulant l’indécision, inspecta chaque renfoncement des yeux comme si, peu familiarisée avec le voisinage, elle cherchait seulement un bar où prendre une consommation. En l’espace d’une minute, elle se retrouva assise au comptoir, où le barman la servit après l’avoir mise en garde d’un regard appuyé qu’elle ignora.
Deux minutes plus tard, un serpent s’installait sur le tabouret voisin et lui souriait largement. « Nouvelle en ville ? »
Morgan hocha la tête et lui retourna le sourire. « J’arrive de Gosport, déclara-t-elle en citant une autre cité, plus petite, de la planète. Nouvelle affectation.
— Vous devez vous sentir bien seule, alors ? »
Elle sourit jusqu’aux oreilles. « Pour ça, oui. »
Dix minutes plus tard, ils pénétraient dans la chambre, louée en toute hâte, d’un hôtel bien moins miteux que celui où elle était descendue un peu plus tôt. La porte se refermant, elle embrassa la pièce d’un geste, l’air inquiète. « Je… Personne ne doit savoir. »
Le serpent éclata de rire et lui présenta un dispositif de la taille de sa paume. « Je n’y tiens pas non plus. Là ! Il est branché. Tous les senseurs de sécurité de la chambre sont bloqués. Personne ne peut nous voir ni nous entend… »
Morgan rattrapa le corps au vol avant qu’il ne touche terre et le posa délicatement sur le parquet. Elle secoua la main, qui la lançait légèrement, en faisant la grimace. « Je dois me faire vieille, dit-elle au cadavre en s’agenouillant à côté. Mes coups mortels me coûtent de plus en plus. »
Elle le fouilla soigneusement en quête d’autres dispositifs de sécurité ou de protection avant de sortir de la poche du mort sa tablette de données. Son propre modèle, d’aspect vétuste, semblait à peine fonctionnel. Il dissimulait pourtant en son cœur le dernier cri en matière de logiciel de piratage et de décryptage. C’était aussi le plus rapide des matériels disponibles.
Morgan les connecta et s’introduisit aussitôt dans la banque de données centrale du SSI sur la planète, en se servant de la tablette du serpent comme d’un cheval de Troie. Elle inspecta d’abord les dossiers en interne, localisa et téléchargea ceux de tous les citoyens tenus pour dangereux à la sécurité intérieure. Sa tablette de données éructa à quatre reprises pendant qu’elle assimilait puis effaçait les protections des systèmes du SSI qui tentaient d’infecter son matériel. Elle bipa encore trois fois pour annoncer qu’elle avait bloqué le téléchargement clandestin de programmes « pigeons voyageurs » chargés de rapporter discrètement aux serpents, à la première occasion, sa position précise.
Elle consulta l’heure. Six minutes s’étaient écoulées depuis la mort du serpent. Les systèmes de sécurité du SSI mettraient encore vingt bonnes minutes à se demander pourquoi ses moniteurs lointains ne mettaient plus sa position physique ni son statut à jour.
Morgan bascula sur une autre partition de la base de données et entreprit de télécharger les archives du SSI sur les forces armées du CECH suprême Haris. Dans la mesure où le SSI regardait l’armée comme une autre forme de menace potentielle à la sécurité intérieure, il continuait d’accumuler des dossiers circonstanciés sur les forces locales. Des informations relatives à toutes les armes, hommes, femmes, vaisseaux et navettes dont disposait Haris commencèrent d’affluer dans la tablette de données de Morgan. Elle toucha une autre commande et envoya ses propres logiciels malveillants infecter les systèmes du SSI. La plupart seraient repérés et éliminés, mais tout ce qui survivrait aurait son utilité à l’avenir.
Sa tablette émit une alerte différente. Morgan coula un regard vers l’avertissement lui annonçant que les requins des systèmes de sécurité se rapprochaient de sa saignée, vérifia la progression du téléchargement des données des forces armées et du chargement de ses logiciels hostiles, attendit encore dix secondes qu’ils s’achèvent puis coupa la connexion.
Elle s’agenouilla de nouveau, sortit de sous la veste du serpent l’arme de poing qu’il y avait cachée, la régla sur surchauffe catastrophique puis l’installa soigneusement sur la tablette de l’homme, qui reposait désormais sur le parquet à côté de son cadavre. Après avoir fait rouler le corps dessus, elle ramassa son sac, rangea sa propre tablette, sortit à grands pas de la chambre en arborant un sourire satisfait et vérifia que la porte se refermait correctement derrière elle. Les caméras de sécurité de l’hôtel ne remarqueraient rien d’inattendu après son départ. Quand les premières alarmes d’incendie sonneraient, elle serait à plusieurs pâtés de maisons de là. La surchauffe de l’arme du serpent réduirait sa tablette de données à l’état de scories et endommagerait assez son cadavre pour rendre difficilement identifiable la cause de son décès, en même temps que son corps étoufferait assez longtemps les émissions de fumée et de chaleur pour qu’il soit altéré bien avant que ne se déclenchent les alarmes.
Avant qu’elle ne fût enfin en mesure d’examiner les données qu’elle avait piratées, Morgan dut procéder à une nouvelle métamorphose, à l’aide de la dernière tenue de rechange et des fournitures qu’elle avait emportées dans son sac, ainsi qu’à une relocalisation. Drakon tenait à ce qu’elle prît contact avec les éventuelles poches de résistance de la planète et qu’elle les organisât. S’il en existait, les serpents devaient déjà les surveiller. Ne lui restait donc plus qu’à éplucher leurs dossiers pour déterminer si les gens qui faisaient l’objet de suspicion de la part du SSI étaient réellement déloyaux à Haris.
Elle se renfrogna en les consultant. Un peu plus d’une semaine plus tôt, les serpents avaient procédé à un vaste coup de filet sur un bon nombre des personnes dont elle avait téléchargé les dossiers. On avait ramassé les suspects habituels en même temps que beaucoup d’autres. Quelque chose avait dû déclencher ces arrestations, mais on n’en trouvait aucun indice dans les dossiers.
Elle consulta de nouveau l’heure, agacée par ce qu’elle venait de lire. Elle était là depuis trois heures et, à part s’être infiltrée sur la planète, avoir piraté la base de données du SSI, téléchargé tout ce dont elle avait besoin, implanté divers virus qui échapperaient peut-être à l’attention du SSI et tué un de ses agents, elle n’avait pas accompli grand-chose.
Néanmoins, comme dit la vieille blague de la résistance, comment appelle-t-on un serpent mort ?
Un bon début.
Gwen Iceni se tenait devant la grande fenêtre virtuelle qui occupait toute une paroi de son bureau. Naguère, cette fenêtre montrait un paysage urbain, comme si la pièce donnait sur une vaste métropole du sommet d’un gratte-ciel. L’image changeait alors en temps réel à mesure que le jour avançait. Une véritable fenêtre ouverte dans ce mur n’aurait laissé voir que de la roche ou du blindage, puisque son bureau était enterré et solidement fortifié contre les agressions.