Jamais elle ne s’était demandé si la métropole de la fausse fenêtre était bien réelle ni, en ce cas, où elle se trouvait vraiment, ou si ce n’était qu’un fantasme généré par un ordinateur. D’une certaine façon, elle reflétait plus ou moins sa propre réalité : ce qui s’étendait hors de son bureau n’était pas très important. Ce n’était qu’une autre planète, un autre endroit où travailler avant d’aller s’installer ailleurs. Peut-être même dans la métropole en question.
Mais, peu après l’insurrection contre le Syndicat, Gwen avait troqué ce panorama contre une vue d’une plage de Midway. Plage dont elle savait au demeurant qu’elle existait réellement quelque part, à la même latitude, un peu plus au nord et pas très loin de sa propre cité, de sorte que les couchers, les levers de soleil et le climat qui y régnaient correspondaient effectivement à ceux que connaissait la planète. Elle avait conservé la vue et, à présent, elle regardait les mêmes vaguelettes se casser sur le sable blanc, jamais tout à fait identiques ni ne montant jamais aussi haut sur la plage avant de refluer vers la mer pour s’y fondre.
Comme la vie humaine, peut-être, qui émerge de la masse de l’univers… d’on ne sait quoi… pour se tendre vers… quelque chose… avant que ne prenne fin sa brève existence, toujours différente, ne provoquant le plus souvent que d’infimes frémissements, encore que, parfois, de puissantes lames de fond soulevées par la tempête pouvaient bouleverser, et de manière durable, la physionomie de la plage. Avant de disparaître à leur tour.
Bon sang, je suis d’humeur bien fantasque aujourd’hui, se dit-elle. Je sens peut-être venir une autre tempête.
Une voix désincarnée se fit entendre : « Madame la présidente, le capitaine Bradamont est arrivée.
— Introduisez-la. » À l’entrée de l’officier de l’Alliance, Iceni fixait toujours les vagues, mais elle finit par se retourner. « Bon après-midi, capitaine.
— Pareillement, madame la présidente. » L’air plus déplacée que jamais dans son uniforme de l’Alliance, Bradamont affichait aussi une certaine curiosité. « Vous avez demandé à me voir ?
— Oui. » Iceni regagna son bureau et s’y assit, puis fit signe à Honore de prendre place. « Êtes-vous bien consciente du niveau de l’ironie que vous personnifiez, capitaine ?
— Probablement pas. » Bradamont prit un siège puis tourna vers Iceni un regard spéculatif. « Parce que j’aide un ex-système syndic à combattre ses ennemis, voulez-vous dire ?
— Seulement en partie. » Iceni agita la main et la carte du ciel s’activa : de nombreuses étoiles silencieuses, comme suspendues en majesté d’un côté de son bureau. « Voici la partie essentielle : vous êtes un officier de l’ennemi, de l’Alliance, de l’entité que le Syndicat, les gens comme moi, ont combattue et haïe durant un siècle, dont ils ont tué les ressortissants et se sont fait tuer par eux durant tout ce temps. Pourtant, vous êtes la seule personne de cette planète à qui je puisse entièrement me fier.
— Sûrement…
— Non. Ni le général ni mes plus proches assistants ni personne d’autre dans ce système stellaire ne peuvent bénéficier de toute ma confiance. En réalité, ma formation et mon expérience me soufflent que, moins je place ma confiance en eux, mieux ça vaut. » Iceni se repoussa en arrière. « Vous devez trouver cela tout à fait extraterrestre. »
Bradamont eut un sourire en biais. « Moins que les Énigmas, madame la présidente. J’ai travaillé avec plus d’une personne ou pour plus d’une personne qui, dans certains milieux de l’Alliance, semblaient l’incarnation de la même méfiance universelle. J’ai le plus grand mal à comprendre comment toute une société peut vivre sur ces principes.
— Même après avoir passé tout ce temps à Midway ? » Iceni montra la porte d’un geste. « Vous avez laissé vos gardes du corps dehors. Vous vous êtes habituée à vous faire accompagner par eux partout où vous allez, dès que vous quittez le QG des forces terrestres, et qu’ils n’entrent pas dans ce bureau ne vous surprend pas. » Elle appuya sur un bouton et un léger grondement fit vibrer murs et portes. « Sur un simple geste, je peux transformer cette pièce en l’équivalent d’une citadelle de nos cuirassés. Elle est équipée d’un blindage aussi épais et d’autant de défenses passives et actives encastrées dans ses parois. Y entrer pour l’instant exigerait d’énormes efforts. »
Bradamont regarda autour d’elle, impressionnée. « C’est parfaitement dissimulé. Vous devez cela à la menace Énigma ?
— Tous les CECH de tous les systèmes stellaires syndics disposent d’un bureau identique, capitaine. Parce que nous craignons davantage nos propres citoyens et le peuple que l’Alliance ou les Énigmas. » Iceni rappuya sur le bouton pour désactiver les défenses. « C’est de cela que je voulais vous parler. Pas de mes vaisseaux mais du peuple.
— Du vôtre ? »
Iceni hésita un instant puis hocha la tête. « Oui. Du mien. C’est difficile à dire. Je ne suis pas censée me soucier des travailleurs. Ce ne sont jamais que des pièces détachées sous une forme différente. Quand l’une d’elles casse, on la jette et on la remplace. Et moins on investit sur eux, mieux ça vaut. » Elle fit la grimace. « C’est censément efficace, mais, autant que je puisse en juger, ça se traduit par une terrifiante inefficacité. C’est le problème que je m’efforce de corriger.
— Le général Drakon partage votre opinion à cet égard ?
— Oui. C’est précisément un des facteurs qui m’ont conduite à lui tendre la main, car je voyais en lui un allié potentiel. » Iceni posa les coudes sur sa table de travail et croisa les doigts, puis dévisagea Bradamont par-dessus ses mains. « Voici le fond du problème, du moins le seul dont je peux m’ouvrir à vous. Tout gouvernement repose sur un certain nombre de pattes. Plus ces pattes sont nombreuses et plus il est stable. Celui d’un système stellaire syndic standard dépend de quatre pattes pour sa stabilité. Les CECH, le SSI, les forces mobiles et les forces terrestres, dans cet ordre. Si l’une de ces pattes flanche, les trois autres continuent d’assurer la stabilité du gouvernement, de mettre le peuple au pas par la crainte et la coercition. Même si, en toute franchise, il arrive rarement aux serpents de se laisser abattre. »
Bradamont hocha la tête, l’air grave et pensive. « Dans l’Alliance, le gouvernement de nos systèmes dépend du soutien populaire, de celui de ses différentes branches, des milieux d’affaires en fonction de leurs intérêts respectifs, et de l’appui du gouvernement central en cas de besoin. Il me semble que ça fait plus de trois jambes.
— Quand ça marche comme prévu ? » demanda Iceni.
Bradamont hocha de nouveau la tête au terme d’une seconde d’hésitation. « Quand ça marche comme prévu. Je vais me montrer très franche avec vous. On trouve aussi dans l’Alliance des gens qui regardent le secret-défense et une forte sécurité intérieure comme les plus solides piliers du gouvernement. »
Iceni s’esclaffa. « Si ces deux ingrédients étaient les bonnes réponses à la stabilité, alors les Mondes syndiqués auraient été le régime le plus stable de toute l’histoire de l’humanité. N’avez-vous donc rien appris de nous ?
— Peut-être n’avons-nous retenu que le pire, répondit Bradamont. Certains d’entre nous en tout cas.
— Vous ne seriez pas les premiers. » Iceni traça négligemment de l’index un schéma sur le dessus de son bureau. « Bon, prenons Midway. Combien de pattes supportent-elles le gouvernement du système ? »