Bradamont fronça les sourcils. « Quatre ?
— Deux.
— Mais… je pensais à ses dirigeants : le général, vous, le peuple, les forces terrestres et les vaisseaux.
— Non. » Iceni secoua la tête pour accentuer la négation. « Il n’y a que deux pattes. Le général Drakon et moi. Le peuple n’est pas encore un pilier du gouvernement. Ce n’est pas un rôle auquel il est accoutumé, les gens ne se fient ni au général ni à moi-même parce qu’ils ont passé toute leur existence à se méfier de leurs dirigeants et qu’il est ardu de surmonter un tel enseignement ; en outre, il manque d’expérience dans la gestion de ses propres affaires. Quant à mes vaisseaux, ils ne s’en prendraient pas à lui sur mon ordre. Si je demandais à la kommodore Marphissa de bombarder une cité, elle refuserait.
— Vous avez raison. Si elle donnait cet ordre, l’équipage se mutinerait plutôt que de l’exécuter.
— Et que vous a dit le colonel Rogero de l’état de nos forces terrestres ? » demanda Iceni.
Bradamont eut un sourire sardonique. « Je constate qu’on vous en a informée. Elles sont loyales et vous soutiennent, mais elles ne tireront pas sur les citoyens. Plus maintenant.
— Exactement. Les citoyens ne sont pas une patte mais une massue qui pourrait nous couper les jambes. » Iceni rumina un moment avant d’ajouter : « Nous sommes donc sur deux pattes. Que se passerait-il s’il arrivait quelque chose au général ou à moi ? On se retrouverait à tenter de maintenir le gouvernement en équilibre sur une jambe. C’est sans doute possible, à condition de jouer sur les forces contraires et de faire ce qu’il faut, mais ce serait une lutte constante qui exigerait une grande détermination à pratiquer froidement la trahison, le meurtre et la subversion nécessaires à le faire tenir debout sur cette seule patte. À la première erreur, ou s’il vous arrive quelque chose, c’est la culbute.
— Vous voulez trouver mieux ? demanda Bradamont.
— Je veux… » Iceni consacra quelques instants à la réflexion. Ce qu’elle allait dire, elle ne se risquerait pas à le confier à un autre que Bradamont. « Je voudrais créer quelque chose dont la stabilité reposerait sur de multiples pattes, dont aucune ne serait la crainte de nos concitoyens ni la peur de l’autre ou de l’inconnu. J’aimerais consacrer mes journées à découvrir d’autres décisions à prendre, de nouveaux horizons à explorer, au lieu d’éteindre des incendies, de comploter et de m’efforcer d’empêcher tout le bastringue de s’effondrer. J’aimerais avoir la certitude que je pourrai me retirer un jour sans craindre d’être jugée ou assassinée par mon successeur. J’aimerais construire un système durable que les gens ne redouteraient pas et en qui ils verraient réellement leur protecteur. J’aimerais voir ce que je n’ai encore jamais vu. Et, oui, je veux qu’on se rappelle que c’est moi qui l’aurai édifié.
— Si vous y réussissez, on se souviendra assurément de vous. Pourquoi me dites-vous tout cela ?
— Parce que vous n’êtes pas des nôtres, que vous n’avez pas été empoisonnée par les expériences que nous avons vécues et parce que je m’inquiète, capitaine Bradamont. Des ennemis extérieurs mais aussi de l’humeur des citoyens de ce système, qui ont ce nouveau jouet étincelant entre les mains, lequel leur donne plus de liberté, de pouvoir et de responsabilités que ceux que leur a jamais concédés le Syndicat. Vous savez ce qui est arrivé dans tant d’autres systèmes stellaires où son contrôle s’est affaibli ou effondré. Effritement de l’autorité, luttes intestines, débats interminables et guerres, au final, pour s’assurer la mainmise sur la situation. Je sens Midway vaciller au bord de cette même falaise, précisément parce que j’ai accordé au peuple le droit de décider et de s’autogérer davantage, et il manque tout bonnement d’expérience pour le faire sans reproduire les erreurs de la seule forme de gouvernement qu’il a connue : le Syndicat. Sans compter qu’il y a en son sein des agents ennemis, serpents ou autres, peut-être, qui cherchent à créer des troubles en alimentant ses peurs et en le poussant à faire ce qui ne pourrait que couper les pattes à ce gouvernement.
— Le général Drakon partage-t-il ces inquiétudes ? demanda Bradamont.
— Non. Ou du moins ne les a-t-il pas exprimées sous une forme qui me soit intelligible. » Iceni désigna derechef la carte stellaire de la main. « Le général Drakon concentre toute son attention sur les menaces extérieures et l’édification… eh, bien, de murailles défensives. Et il a raison de dire que nous devons nous occuper d’Ulindi. Il ne s’était pas trompé en affirmant qu’il était dans notre intérêt d’intervenir à Taroa. Il était prêt à dépenser de précieuses ressources pour faire savoir à la population de Kane – à ses survivants, tout du moins – que nous voulons l’aider et que nous ne ressemblons en rien au Syndicat. Toutefois, ces murailles ne nous avanceront guère si les gens qu’elles abritent se livrent à des saccages.
— Mais vous vous préoccupez plutôt de la stabilité intérieure, constata Bradamont. Et à bon escient, à ce que j’ai entendu dire. Est-ce une si mauvaise division du travail ? Vous-même veillant à la stabilité intérieure et le général surveillant les menaces extérieures ?
— Pas quand c’est ainsi présenté, sans doute, concéda Iceni. Il vous faut comprendre que ni le général ni moi n’avons l’habitude de travailler la main dans la main avec un autre CECH. Ce qui vous semble une division raisonnable du travail nous fait à nous l’effet d’une dangereuse délégation de pouvoir.
— Ou peut-être d’en céder une partie au peuple ? avança Bradamont. Pour vous, c’est du pareil au même, n’est-ce pas ? Tout aussi dangereux.
— C’est vrai. Honnêtement, je peux vous affirmer qu’il m’est plus facile de faire confiance à Drakon qu’au peuple, mais que, dans les deux cas, ça ne me vient pas aisément. Que savez-vous du problème concernant le colonel Morgan ? » Bizarre qu’elle ait tant de mal à prononcer le nom de cette femme sans laisser aussitôt transparaître les sentiments qu’elle lui inspirait.
Bradamont fit la grimace. « Seulement ce que m’en a dit le colonel Rogero : Morgan ne parle plus au nom du général et n’a plus de commandement. Je crois aussi savoir qu’elle a été envoyée en mission spéciale.
— Quelle impression vous fait-elle ? demanda Iceni.
— Elle me flanque une trouille bleue, reconnut Bradamont.
— Nous sommes deux. Pourquoi croyez-vous que le général Drakon lui a fait si longtemps confiance ? »
Bradamont hésita. « Je répugne à trahir les confidences qu’on m’a faites… commença Bradamont sur un ton plus officiel.
— Si vous ne tenez pas à me révéler ce que vous en a dit Rogero, contentez-vous de me livrer vos impressions.
— Alors disons que le général lui faisait confiance en raison de son indéfectible, quasiment fanatique loyauté. Il en était conscient. Peut-être cette loyauté flattait-elle aussi son amour-propre, surtout venant d’une femme comme le colonel Morgan. Mais je ne crois pas qu’elle l’ait manipulé. Plutôt qu’il la croyait et qu’il croyait en elle.
— Les hommes ! » Iceni avait chargé ce seul mot de toutes sortes de sous-entendus.
Bradamont sourit. « Il faut les supporter, n’est-ce pas ?
— Comme nous tous. J’accueillerais avec plaisir vos suggestions quant à la manière de m’y prendre avec la population de Midway, capitaine Bradamont.
— Vous faites du bon boulot, me semble-t-il. Mais vous avez absolument raison, je crois, de dire que le peuple doit devenir un membre stabilisateur de ce gouvernement. Autrement dit, ils doivent voir en lui leur gouvernement. Et en vous leur dirigeant plutôt qu’un dirigeant. Quoi que vous fassiez, ça devra renforcer l’idée que vous ne faites qu’un avec lui. Les mots n’ont pas d’importance pour des gens habitués à ce qu’on leur mente. Ce sont vos actes qui compteront. Les mesures que vous avez prises pour retoquer le système judiciaire, pour en faire un pouvoir qui s’inquiète avant tout de rendre la justice, sont très importantes, par exemple. Ces réformes sont sans doute un tantinet explosives, mais vous ne pouvez pas vous permettre d’y mettre un terme, parce que vous auriez l’air de rétropédaler.