— Il me semble à moi que la présidente a besoin d’une de nos brigades, rétorqua Drakon avec assez d’autorité pour faire comprendre à son interlocuteur que le chapitre était clos. Vous affirmiez encore récemment que les serpents n’étaient pas impliqués, insista-t-il. Vous êtes toujours du même avis ?
— Non, mon général, admit Malin. Midway a certes besoin du commerce qui transite par le système, mais cette activité peut aisément dissimuler les agissements des agents du Syndicat. Je crois que ça s’est effectivement produit. En outre, il y avait vraisemblablement plus de serpents dans le personnel de la flottille de réserve. J’avais mis en garde contre la proposition d’armer exclusivement le cuirassé avec les survivants et de confier son commandement à un vétéran de cette flottille. Je reste persuadé que nous allons regretter cette erreur. »
Drakon chassa l’argument de la main. « C’est une bataille perdue, colonel. La présidente Iceni fait toute confiance au kapitan Mercia. J’ai cru comprendre que le capitaine Bradamont croit aussi l’équipage du Midway indéfectiblement loyal.
— Combien faut-il de serpents pour mordre ? » demanda Malin. Il émanait toujours de lui une certaine froideur, que d’aucuns trouvaient même glaciale, mais la chaleur qui irradiait de sa question était brûlante. « Si nous perdons ce cuirassé, rien ne pourra le remplacer.
— Détruire un cuirassé n’est pas chose aisée, répondit Drakon en se penchant pour poser les coudes sur le bureau. Tu ne t’inquiètes pas vraiment pour le Midway, n’est-ce pas ?
— Mon général ? » Malin dévisagea Drakon, l’air de ne pas comprendre.
« Tu t’inquiètes pour Morgan. Tu veux t’assurer que nous prendrons bien Ulindi afin de la récupérer saine et sauve.
— Mon général, avec tout le respect que je vous dois, c’est le cadet de mes soucis, affirma Malin, rigide.
— Je n’ai pas dit le contraire. Mais tu as déjà reconnu que tu l’avais protégée pendant des années à son insu.
— Seulement quand c’était nécessaire. On l’avait envoyée sur une mission très risquée », expliqua Malin en s’exprimant avec la plus grande prudence. Il avait recouvré sa froideur et ne trahissait plus aucune émotion. « Je m’inquiéterais pour n’importe quel officier en de telles circonstances. Mais la mission passe d’abord.
— Bien sûr », convint Drakon, convaincu que le colonel croyait ce qu’il disait mais persuadé lui-même, en revanche, que c’était faux. Il y avait eu par le passé trop d’incidents qui n’étaient devenus compréhensibles que quand on avait appris le véritable lien de parenté unissant Morgan et Malin.
« Mon général, ces trois brigades… tenta de nouveau le colonel.
— Ne partiront pas toutes. » Drakon n’aurait su dire pourquoi il avait de plus en plus la conviction qu’une au moins des trois brigades devait rester à Midway. C’était un peu comme ce sixième sens qui vous prévient qu’on va vous tirer dessus. S’il ne savait pas trop ce que cela cachait, il avait appris à prêter attention à ces prémonitions impalpables. Toutefois, en l’occurrence, il y voyait aussi des raisons parfaitement tangibles. « Toute autre considération mise à part, devoir organiser le transport et l’embarquement d’une troisième brigade allongerait considérablement les préparatifs de l’opération. Je ne compte pas consacrer des semaines à peaufiner nos chances d’une victoire, qui me semblent déjà très confortables. Croyez-vous que ce soit une erreur de jugement de ma part, colonel ? »
Malin secoua la tête, impassible. « Non, mon général, certainement pas. Deux brigades appuyées par un bombardement orbital de nos vaisseaux devraient aisément l’emporter. Laquelle restera à Midway, mon général ?
— J’en débattrai avec la présidente Iceni.
— Le colonel Kaï…
— J’en parlerai avec la présidente Iceni », répéta Drakon en martelant cette fois ses paroles pour bien faire comprendre à Malin qu’il poussait trop loin le bouchon.
Après le départ du colonel, il resta un instant penché sur son bureau à tenter de comprendre ce qui le perturbait. En partie Bran Malin lui-même, sans doute. Après avoir cru pendant des années qu’il savait tout de cet homme et pouvait compter sur lui, il se retrouvait en train de se poser des questions sur son comportement et ses motivations réelles.
Morgan, évidemment, n’avait jamais cessé de le faire. De sorte que Drakon n’avait guère eu besoin de s’en préoccuper. Mais, elle absente, la synergie s’était brutalement modifiée.
Peut-être suis-je devenu trop dépendant de ces deux personnages. En tandem, ils se sont souvent montrés insupportables, mais ils étaient aussi très compétents. Il m’était donc plus facile de me reposer sur eux et de tenir leur soutien pour acquis.
Mais c’est fini, maintenant, et ça ne reviendra plus.
Y a-t-il autre chose qui me turlupine inconsciemment ?
En dépit des rumeurs indéracinables qui couraient parmi les militaires et les civils, la situation était paisible à Midway. Morgan avait confirmé l’état des forces de Haris, de sorte qu’on savait exactement ce qu’on devrait affronter à Ulindi. Et il fallait impérativement s’occuper d’Ulindi malgré les risques inéluctables que comporte toute opération militaire et les problèmes qu’il faudrait surmonter pour réunir assez de cargos aménagés pour embarquer les troupes, puis pour leur poser les sas et fixations destinés aux navettes provisoires, afin de permettre aux deux brigades d’atteindre Ulindi et de débarquer aussi vite et rudement que possible.
Tout avait donc l’air très simple.
Quelque chose devait lui échapper.
Chapitre six
« Qui comptez-vous laisser à Midway ? » demanda Iceni. Elle avait ce regard qu’on lui voyait quand elle faisait face à un choix impératif dont elle eût préféré se passer.
« Le colonel Rogero », répondit Drakon. Il avait appris à ne pas trop étirer ses réponses quand elle était de cette humeur. L’entretien devait servir à résoudre des questions cruciales, et, pour éviter toute tentative d’espionnage de la liaison, il avait été décidé de le mener en tête à tête. Il s’était donc rendu au bureau de la présidente comme à son habitude, et il se demandait si elle avait seulement remarqué cette concession. Cela étant, il n’allait certainement pas soulever le sujet. Il avait tout intérêt à ne pas contrarier une Gwen Iceni assise à moins de trois mètres de lui.
« Rogero ? » Elle marqua une pause puis lui décocha un regard perçant. « On va se dire que c’est mon chouchou.
— C’est assez vrai, non ?
— Autant que peut l’être le commandant d’une brigade de vos forces terrestres, répondit-elle, énigmatique. C’est la raison qui vous pousse à le laisser ici ?
— En partie. » Drakon désigna la carte stellaire d’un coup de menton. « Le colonel Kaï est solide comme un roc et parfaitement fiable.
— N’est-ce pas lui qu’il vaudrait mieux choisir, en ce cas ?
— Certes, mais il est circonspect.
— Long à la détente, voulez-vous dire ?
— Ça arrive, concéda Drakon. On peut entièrement compter sur lui, mais prendre une décision quand il est urgent d’agir risque parfois de lui demander du temps. Je peux l’activer, mais vous n’en seriez pas forcément capable.