— J’ai pris connaissance des estimations et je les ai approuvées. Il s’agit d’une opération d’assaut. Les forces terrestres doivent emporter de nombreuses navettes et disposer de moyens d’embarquer au plus vite à leur bord.
— Je comprends, madame la présidente, mais le directeur financier…
— Pourquoi devrais-je vous justifier mes décisions, à toi comme au directeur financier ? » aboya Iceni. Elle n’avait pas eu besoin de feindre le mécontentement pour souligner ses propos. « Je suis au courant de notre situation financière. Le directeur financier devrait savoir qu’une contribution de Taroa à notre défense commune va arriver ce mois-ci.
— Les coûts des défenses mobiles ne cessent de grimper et…
— Si tu connais un moyen d’empêcher le Syndicat de reconquérir Midway sans maintenir une force puissante de vaisseaux de guerre, n’hésite pas à me le faire savoir. » Elle le fusilla du regard, le menton en appui sur un poing. « Tu as été un inestimable assistant, Mehmet. Un assistant très précieux, qui, autant que je puisse le dire, aimait beaucoup ce travail. Mais j’ai de plus en plus l’impression que ta position présente te laisse insatisfait. »
Togo lui-même ne put accueillir cette déclaration sans trahir une surprise mêlée d’inquiétude. Quand, sous le régime syndic, on vous demandait si vous étiez content de votre situation, c’était souvent le prélude à des suggestions laissant entendre que donner votre démission ne serait pas une mauvaise idée. « Je n’ai pas à me plaindre, madame la présidente. J’étais et je reste honoré de vous servir.
— J’aimerais moi aussi que tu restes mon aide de camp particulier. Mais il me faut la certitude que tu es dévoué à ton travail.
— Je pourrais difficilement l’être davantage », affirma Togo.
Iceni ne se donna pas la peine de vérifier sur son bureau les relevés qui lui auraient indiqué si Togo disait la vérité. Elle le savait capable de déjouer les senseurs chargés d’en détecter les signes. Ce talent parmi d’autres le rendait sans doute extrêmement précieux, mais en faisait aussi un sujet d’inquiétude. « Contente de l’apprendre, déclara-t-elle. As-tu pu identifier des agents du SSI ou les autres sources clandestines de ces rumeurs qui rendent nos citoyens nerveux ?
— Non, madame la présidente. Mais je les trouverai. »
Iceni observa un bref silence puis le dévisagea de nouveau. « Saurais-tu t’en prendre au colonel Morgan si tu recevais l’ordre de l’éliminer ? Ne me sers pas de rodomontades. Je veux la plus précise assertion. »
Difficile de dire quelle émotion Togo réprimait cette fois. Un sourire, peut-être ?
« Madame la présidente, répondit-il en articulant lentement et soigneusement chaque mot, si on me laissait le choix du moment, du terrain et des conditions, l’issue ne ferait aucun doute. Mes chances de succès seraient plus réduites si l’on introduisait des variables dans l’équation, mais je ne conçois aucun scénario où elles seraient inférieures à deux contre un. Il vous suffit d’en donner l’ordre et je…
— Je ne t’en donne pas l’ordre. C’est bien clair ? J’envisage simplement une éventualité. » Iceni se pencha, les bras posés bien à plat sur son bureau, pour souligner chaque mot. « Ce dont j’ai le plus besoin pour le moment, c’est de savoir qui cherche à agiter les citoyens. Je veux des noms, et je veux savoir pour qui travaillent ces gens. Déniche-moi ça le plus vite possible. »
Togo acquiesça d’un hochement de tête sans rien révéler de ce que lui inspirait la mission. « Ce sera fait, madame la présidente.
— Qu’en est-il de cette opération mafieuse qui vise à détourner nos produits manufacturés pour les vendre au marché noir ? Sommes-nous en mesure d’y mettre un terme ?
— Dès que vous l’ordonnerez, madame la présidente. Néanmoins, les récentes modifications apportées au système judiciaire compliqueront sérieusement la tâche d’infliger les châtiments appropriés aux coupables », ajouta Togo avec toute la diplomatie dont il était capable.
Iceni sentit ses lèvres esquisser un sourire jaune. « J’ai découvert récemment que je tenais à ce que ne soient punis que les authentiques coupables.
— Ils sont assurément tous coupables de quelque chose.
— Alors il ne devrait pas être trop difficile de s’assurer qu’ils soient traduits en justice, jugés coupables et châtiés. Les modifications de notre système judiciaire sont relativement mineures comparées à celles qui ont été apportées ailleurs ou existent encore dans l’Alliance. T’es-tu jamais demandé pourquoi le crime et la corruption atteignent des niveaux si élevés dans le Syndicat, alors qu’il continue d’infliger de si lourdes punitions et qu’il garantit pratiquement la condamnation de tout inculpé, serait-il seulement soupçonné d’un léger délit ?
— Les gens sont corrompus de naissance, affirma Togo, impassible.
— Vraiment ? J’en étais naguère aussi convaincue que toi. Maintenant j’exige davantage. » Elle se pencha de nouveau pour le fixer. « Parce que, si c’est faux, toute décision fondée sur une évaluation erronée risque d’être à son tour fallacieuse ou, tout du moins, bien moins efficace qu’elle ne le devrait. Je tiens à ce que nul ne commette l’erreur de me croire ramollie. Mon but est de m’assurer qu’on arrête les vrais coupables et qu’on les punisse de manière à renforcer mon autorité. Par le passé, mes ennemis pouvaient facilement se persuader qu’ils savaient comment j’allais réagir. Ils ne peuvent plus en avoir la certitude ni prévoir les méthodes que je vais employer. »
Togo battit des paupières. « Je… comprends, madame la présidente. Pardonnez-moi d’avoir sous-estimé votre finesse et votre pénétration.
— Estime-toi heureux. La plupart des gens qui ont appris à ne pas me sous-estimer l’ont découvert à leurs dépens, trop tard pour réparer leur erreur. Ordonne à la police d’agir et de démanteler cette filière du marché noir. J’ai hâte de voir comment notre système judiciaire modifié traitera le problème. Ensuite, fais un saut jusqu’au directoire financier et annonce à ces gens que, si l’approbation des paiements relatifs à la transformation des cargos souffre d’un autre retard, je choisirai aléatoirement parmi eux des individus qui accompagneront les forces terrestres du général Drakon lors de son opération. Je suis bien certaine qu’il saura faire usage de quelques volontaires en fer de lance. »
Vêtue de la tenue d’un cadre subalterne de cinquième classe des forces terrestres du Syndicat, le colonel Roh Morgan sirotait une consommation dans la salle de repos et de convivialité du « Centre d’amélioration et de formation universelles du personnel des cadres subalternes buvette consommations limitées ». Comme toute base militaire de conception syndic, le centre était massivement fortifié et destiné à résister à toute agression, non seulement de l’Alliance mais encore des citoyens de la planète qui feraient la folie de déclencher un soulèvement. Cela avait sans doute compliqué à Morgan la tâche de s’y infiltrer, mais, compte tenu de tous les serpents et autres forces de sécurité qui passaient la ville au peigne fin pour la retrouver, personne n’avait pris le temps de vérifier scrupuleusement les papiers d’un banal cadre subalterne à son entrée.
Si, au fil des décennies, les bureaucrates syndics avaient rajouté des couches de termes descriptifs officiellement approuvés à l’appellation de ce qui n’était fondamentalement qu’un bar médiocrement décoré pouvant aussi, à l’occasion, servir de salle de réunion, ces mêmes bureaucrates avaient obstinément refusé d’y ajouter une virgule. Puisque aucun de ceux qui fréquentaient ce local ne se servait de la désignation officielle et que tous se contentaient de l’appeler le CafUp, nul ne se souciait de cette curieuse lacune.