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Les CafUps étaient souvent chichement éclairés, car le Syndicat avait tendance à voir « efficacité » et « rentabilité » là où d’autres auraient trouvé qu’« insuffisance » et « lésinerie » convenaient mieux. Toutefois, l’éclairage tamisé convenait tant aux cadres subalternes qui préféraient somnoler durant leurs séances obligatoires de formation « informelle volontaire » qu’à Morgan, qui faisait de son mieux pour se fondre dans le décor. Nul, vraisemblablement, ne prendrait garde à un cadre subalterne comme les autres, au plus bas dans l’échelle des salaires et ne présentant aucun signe distinctif. Elle occupait une table adossée à une paroi et portait de nouveau un assemblage de maquillage et de petites prothèses faciales qui, ajoutés à sa tenue standard, un poil trop ample, de cadre subalterne de cinquième classe, la faisait passer inaperçue. Accoutumée de longue date au rentre-dedans des bars et des restaurants, elle avait aussi le don d’irradier une aura de l’espèce « Fichez-moi la paix » qui repoussait très efficacement tous les mammifères mâles, à l’exception des seuls chats.

À quelques tables de la sienne, un box était occupé par plusieurs cadres des forces terrestres qui s’accordaient une pause déjeuner hors de leur QG. Morgan ne s’attendait sans doute pas à surprendre des secrets de première importance, parce qu’aucune personne dans son bon sens n’irait en divulguer dans un établissement tenu par le Syndicat et probablement surveillé par les serpents, mais on pouvait parfois beaucoup apprendre des conversations à bâtons rompus d’employés qui traitaient tant de dossiers classés secret-défense qu’ils n’arrivaient plus à distinguer ceux qui importaient réellement.

« C’est interdit d’accès, venait de dire l’un d’eux. Fermé.

— Pour quelle raison ? T’as une idée ? Nous n’avons déployé personne dans cette zone d’exercice.

— Peut-être la… tu sais… la Sécurité. Elle s’en sert sans doute.

— Les gens du CECH suprême ? Ça se peut.

— On ferait mieux de causer d’autre chose, vous ne trouvez pas ? »

Il y eut un long silence puis quelqu’un reprit la parole : « Vous avez entendu parler de l’interruption des coms ? Si vous avez un truc à expédier, vous auriez intérêt à ne pas trop attendre.

— L’interruption ? Qu’est-ce qu’ils arrêtent ?

— Tout. On doit procéder à un contrôle des systèmes pour rechercher des connexions illicites, vérifier que la sécurité est efficace et toutes ces conneries. Ce n’est pas un secret. Mais tout restera bloqué pendant soixante-douze heures. Lignes terrestres, réseaux, voie hertzienne. Tout.

— Comment somme-nous censés bosser pendant ces trois jours ?

— Est-ce que ça signifie que je vais devoir causer à mes voisins de bureau ? J’espère bien que non.

— Eux aussi, sans doute.

— Sérieusement, ce ne serait pas une sorte d’enquête ? Juste une vérification complète des systèmes de com ?

— C’est la désignation officielle. Ils tenaient à ce que tout se taise pendant une certaine période avant de procéder au contrôle, de sorte qu’ils ne s’attendent à aucune perturbation pendant ces soixante-douze heures.

— Ils auraient tout intérêt à avoir fini d’abord les exercices des navettes.

— Ça continue, ça ?

— Ouais. Toutes sont sorties et dispersées dans divers aérodromes pour procéder à des exercices de recertification. Ils les envoient en orbite basse et les en font redescendre la nuit durant.

— Peut-être les font-ils justement cavaler à ce point pour avoir bouclé les exercices avant l’interruption des coms.

— Ouais. »

Nouveau silence, puis une voix reprit un ton plus bas : « Mon chef nous a dit de nous préparer à des redéploiements.

— À des redéploiements ? Où ça ? Je croyais que le CECH… pardon, le CECH suprême… ne contrôlait que ce système stellaire.

— Pour l’instant.

— D’où les exercices des navettes ? Elles se préparent à larguer des troupes ?

— Bouclez-la, les gars. Si c’est vraiment ça, on ne devrait pas en parler.

— Ouais, surtout maintenant que… »

Autre pause.

« Ç’a toujours été moche, mais…

— La ferme. Tu as dû apprendre pour Jarulzky…

— Ta gueule ! »

Le silence se fit. Cette fois il durerait, Morgan le savait. Elle se demanda ce qu’avait bien pu faire le malheureux Jarulzky. Si du moins il avait fait quelque chose. Si la fréquence élevée des arrestations de citoyens était une indication, les serpents avaient dû aussi ratisser large dans le personnel militaire pour les interrogatoires.

Mais cette affaire de zone d’entraînement interdite d’accès… Première nouvelle ! Sans rien dire de ce moratoire sur les coms et de cet entraînement intensif des navettes. Haris s’apprêtait-il à lancer une attaque sur un autre système, ou toutes ces mesures ne concernaient-elles que la seule sécurité intérieure d’Ulindi ?

Il n’y avait qu’une façon d’en avoir le cœur net.

Compte tenu du temps qui s’était écoulé depuis qu’elle avait quitté Midway et du délai nécessaire à rassembler une force d’assaut, Morgan pressentait que le général Drakon et ses forces arriveraient à Ulindi dans les prochains jours. Ce qui lui laissait le loisir de vérifier cette information et de s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un élément dont le général devrait s’inquiéter durant sa conquête d’Ulindi.

Alors qu’elle ressortait de la base, elle consacra un instant à réfléchir aux forces qu’il amènerait. Toute la division ? Peut-être. Cela donnerait au moins à Morgan l’occasion de s’informer des plans de Rogero. Pourquoi Drakon avait-il donc laissé Gaiene et Rogero à leur poste de commandement ? Ça la mystifiait. Gaiene était déjà bien assez minable en soi, à moitié saoul la plupart du temps, mais au moins (contrairement à Rogero) ses partenaires de coucherie étaient-elles inoffensives. Pour Rogero en revanche, avec sa petite copine de l’Alliance, c’était une autre affaire. En outre, il avait montré un peu trop d’empressement à travailler étroitement avec cette bourrique d’Iceni. S’apprêtait-il à se vendre à l’Alliance ou à Iceni, ou bien jouait-il sur les deux tableaux en attendant de voir qui cracherait le plus ?

Et Malin… Cette petite vermine devait aussi magouiller dans son coin. Peut-être sa chance tournerait-elle enfin à Ulindi. Si seulement il y avait un moyen de le supprimer sans que Drakon puisse remonter jusqu’à elle. Mais Morgan respectait trop Drakon pour s’imaginer qu’il serait incapable de découvrir le commanditaire de l’assassinat d’un Malin.

Bah, les forces de Haris risquaient de faire le boulot à sa place !

La seule chose qu’elle n’arrivait pas à comprendre, compte tenu du mépris qu’elle vouait à Malin depuis leur première rencontre, c’était pourquoi la perspective de sa mort lui inspirait des sentiments si mitigés.

Marphissa attendait l’émergence de l’espace du saut. Le seul bon côté de la secousse mentale qui interdisait de réfléchir clairement et de se concentrer pendant les trente secondes qui suivaient, c’était que nul n’était immunisé. À la différence de ces malaises qui n’affectent jamais certaines personnes (tels que le mal des transports), la secousse touchait tout le monde. Nul n’en était exempté par la génétique, l’expérience ou l’entraînement. L’univers était sans doute foncièrement injuste, mais au moins, en l’occurrence, tous les humains jouaient dans le même bac à sable.

Tous les humains. Les Énigmas, les Bofs et les Danseurs partageaient-ils cette épreuve ? Elle aurait aimé que Bradamont fût là pour lui poser la question. Merde, j’aimerais que Honore soit présente pour toutes sortes de raisons ! Elle a tellement plus d’expérience que moi dans tous les domaines.