« Sortie du saut dans quinze secondes », annonça le technicien Czilla.
Marphissa banda ses muscles en prévision de l’émergence. Tout le monde le faisait et l’avait toujours fait, même si ça ne changeait strictement rien.
Le Manticore bascula hors de l’espace du saut.
Un instant plus tôt, le croiseur lourd donnait l’impression d’être tout seul, à l’exception des lumières aléatoires inexplicables, seuls traits distinctifs de cette morne grisaille. D’une seconde à l’autre, il se retrouva entouré par les autres vaisseaux de la flottille, tandis que les étoiles se penchaient de nouveau sur eux dans la noire immensité du cosmos.
Le Manticore et ses compagnons, soit le croiseur lourd Griffon, les croiseurs légers Faucon et Aigle, et les petits mais rapides avisos Guetteur, Sentinelle, Éclaireur et Défenseur, cornaquaient les vingt gros cargos poussifs abritant les deux brigades des forces terrestres. En temps ordinaire, les cargos ont déjà l’air patauds, mais, avec des dizaines de navettes aérospatiales fixées à leur coque comme des rémoras à leur baleine, ils le paraissaient encore davantage.
Marphissa gardait les yeux rivés sur son écran, attendant qu’il se remît à jour pour la renseigner sur ce qu’on découvrirait dans le système d’Ulindi. Certains objets, ceux qui s’y trouvaient déjà d’innombrables années avant que les hommes n’arrivent et ne baptisent l’étoile, seraient sans doute toujours là, inchangés, et le seraient encore après que le dernier vestige de la présence de l’humanité se serait effrité depuis belle lurette. L’étoile était un peu plus froide et un peu plus grosse que le Soleil, étalon de mesure auquel les hommes continuaient de comparer les étoiles. Dix objets orbitaient autour, assez gros pour être qualifiés de planètes, dont deux gravitaient à moins de deux minutes-lumière, trop près de l’étoile et trop chauds pour l’espèce humaine. Un autre, à quatre minutes-lumière, était encore trop proche d’elle, de sorte que ses océans en avaient fait une serre chaude permanente. Six autres planètes, dont l’orbite allait de dix minutes-lumière à près de cinq heures-lumière de l’étoile, trop loin d’elle donc et trop froides pour permettre aux hommes de les arpenter tranquillement, devenaient de plus en plus glaciales à mesure qu’elles s’en éloignaient. Les trois du milieu étaient des géantes gazeuses.
Et une unique planète, la seule hospitalière, orbitait à sept minutes-lumière. Environ soixante pour cent de sa surface étaient couverts d’eau, son inclinaison axiale était faible, de sorte que les variations saisonnières n’étaient pas trop extrêmes et qu’elle disposait d’une végétation et d’autres formes de vie autochtones qui avaient transformé ce monde de roche brute et d’eau, à l’atmosphère majoritairement constituée de dioxyde de carbone, en un séjour où régnaient l’oxygène, la terre et les arbres.
Un million d’hommes et de femmes avaient fait d’Ulindi leur foyer, pour la plupart sur cette planète. Les autres étaient dans l’espace, dont certains à bord de vaisseaux de guerre. « Voilà le croiseur lourd et le croiseur léger », déclara le kapitan Diaz en voyant les symboles apparaître sur son écran. Tous deux orbitaient autour de la planète habitable, à près de six heures-lumière du point de saut d’où venait d’émerger la flottille de Midway. Les deux bâtiments de Haris ne prendraient conscience du début de l’agression d’Ulindi que quand l’image de l’événement leur parviendrait, six heures plus tard.
Les quelques autres défenses repérables correspondaient toutes aux descriptions qu’en avaient reçues les vaisseaux de Marphissa avant de quitter Midway. « Notre espion a fait du bon boulot, fit-elle remarquer. Il n’y a strictement rien ici que nous ne nous attendions pas à trouver, et aucune menace à proximité. Tant que nous tiendrons les deux croiseurs à l’écart de nos cargos, il n’y aura pas de bobo.
— Rien de comparable, en tout cas, à un combat contre une flottille syndic », convint Diaz.
Marphissa consulta la représentation du monde habitable. « Jolie petite planète », déclara-t-elle à haute voix.
Le kapitan Diaz opina du bonnet, en même temps qu’il poussait un grognement. « Nous n’allons pas tarder à faire pleuvoir des projectiles cinétiques sur cette jolie petite planète.
— Bien peu de chose à côté de ce que pourrait accomplir une forte flottille. Nous lui infligerons quelques gros dommages très localisés, sans plus. Un tas de jolies petites planètes semblables à celles-ci ont été ravagées pendant la guerre.
— Mais pas cette fois. Rien que des frappes localisées sur des objectifs militaires, comme vous venez de le dire. Et sur les serpents. Nous ne ferions jamais ce qu’on a infligé à Kane, nous.
— Non. J’espère que non. » Marphissa tourna le regard vers Diaz. « J’en ai parlé à Honore Bradamont. De ça et de l’horreur qu’a éprouvée Black Jack à son retour quand il a découvert que l’Alliance bombardait villes et cités sans discrimination. Oui, c’était la vérité. Il n’arrivait pas à croire que son peuple fût capable d’une telle atrocité. Bradamont a fait des recherches par la suite pour tenter de savoir quand on avait changé de politique à cet égard, et elle a découvert qu’on n’en avait jamais réellement pris le parti, mais que ça s’était fait peu à peu, à coups de nombreuses petites décisions successives surenchérissant chaque fois l’une sur l’autre, chacune dûment justifiée quand celle de bombarder une ville n’aurait jamais été approuvée. Mais, sans même s’en rendre compte, ils en étaient arrivés à cette extrémité, désormais incapables de voir que leurs actes auraient horrifié ces ancêtres qu’ils vénéraient tant.
— Et vous la croyez ? s’enquit Diaz. Peut-être lui a-t-on dit que ça s’était passé ainsi, comme on nous a dit que l’Alliance avait déclenché la guerre et raconté toutes ces saloperies à notre sujet.
— Oh, on lui a bien expliqué que tout était la faute du Syndicat, convint Marphissa. Mais elle a creusé plus loin et emprunté des accès classifiés pour découvrir avec certitude comment c’était arrivé. Et c’est très important pour nous. Pour vous et moi. Depuis l’époque de Black Jack et jusqu’à très récemment, la flotte de l’Alliance s’est graduellement permis des interventions dont elle se serait bien gardée avant. Ça pourrait nous arriver. Nous devons veiller à ce que ça ne nous arrive jamais, et passer le mot à ceux qui nous succéderont.
— Nous ne pourrions pas… » Diaz s’interrompit brusquement puis fixa sombrement son écran. « J’aimerais savoir combien de gens l’ont dit au cours du dernier siècle avant de se retrouver en train de faire le contraire. Vous avez raison, kommodore. Il faut que ce soit plus coercitif qu’un règlement ou qu’une loi qu’on peut modifier ou ignorer. Quelque chose que nul n’imaginerait pouvoir changer un jour.
— Là, vous voyez ? Tant que vous dites “vous avez raison, kommodore”, tout va bien. Souvenez-vous-en. »
Diaz sourit. « Oui, kommodore. Mais l’impératif sera-t-il assez fort pour interdire aux nôtres d’emprunter cette voie ?
— Je n’en sais rien. Il faudrait peut-être leur montrer ces vidéos de Kane. Une fois par an, pour la commémoration. Le Jour de Kane, qui nous rappellera ce qui nous distingue du Syndicat. » Elle sentit comment réagissait la passerelle : l’impression d’une approbation, d’un soutien et d’une résolution unanimes. « Mais c’est pour plus tard. Pour l’instant, gagnons cette planète et débarrassons-nous du CECH suprême Haris. »