Elle ordonna à ses vaisseaux et aux cargos de se tourner légèrement et de piquer vers le bas en accélérant lentement, à une vélocité moyenne de 00,5 c. À cette vitesse, qui conduirait les poussifs cargos à l’extrême limite de leur capacité, il faudrait cinq jours pour atteindre la planète où les attendaient Haris et ses vaisseaux. « À tous les bâtiments, revenez aux conditions normales de préparation au combat, ordonna-t-elle.
— Kapitan ? » C’était la technicienne des trans. « Il est arrivé quelque chose aux coms de ce système. Elles sont bloquées. »
Diaz se tourna vers elle. « Quelles coms ? Et pourquoi ?
— Toutes, kapitan. Je ne capte rien. Le dernier message qu’on a reçu disait “Début de l’interruption”. Il provenait de la planète habitable. Puis tout s’est tu.
— Une interruption totale ? » Diaz se tourna de nouveau vers Marphissa. « C’est inhabituel. Mais ça ne peut pas être lié à notre arrivée. Ce message a été envoyé six heures plus tôt.
— Kapitan, reprit la technicienne, nous continuons d’analyser le trafic des communications. Quelques-uns des derniers messages que nous avons interceptés parlaient d’une interruption imminente et suggéraient qu’elle concernait la sécurité intérieure. »
Marphissa étudia son écran en réfléchissant, le front plissé. « L’espion qui nous a transmis nos renseignements a peut-être déclenché des alertes par inadvertance. S’il a farfouillé dans les bases de données, il aurait pu inciter les serpents de Haris à couper les coms pour vérifier les points d’accès et les autres faiblesses structurelles. Vous avez raison de dire que ça ne peut pas être lié à notre arrivée. Le timing ne correspond pas. Dès que les transmissions se réactiveront, informez-m’en », ordonna-t-elle en appuyant sur ses propres touches de com.
Le général Drakon répondit au bout de quelques secondes. Il devait se trouver sur la passerelle du cargo où il avait embarqué. Il offrait l’aspect typique du passager d’un cargo : les vêtements froissés et l’air éreinté, à cause du manque de place pour des rechanges, des rares occasions de faire sa toilette et de l’étroitesse des commodités. Ce qui évoquait immanquablement la vieille blague sur « les nombreux espaces confinés dans un grand espace confiné au sein d’un espace vide infini ». « Quelle tête ça a, kommodore ? demanda-t-il.
— Pas de surprises, mon général, répondit Marphissa en montrant l’espace d’un geste. Les deux vaisseaux de Haris gravitent autour de la planète habitée. Je vous informerai dès qu’ils quitteront leur orbite. Pas d’autres défenses, sinon celles, peu importantes, identifiées par votre agent.
— Parfait. Quand atteindrons-nous notre objectif ?
— Dans cinq jours, mon général. Je devrais ajouter la curieuse activité ou plutôt inactivité des transmissions. Comme si elles s’étaient totalement arrêtées six heures avant notre émergence. Il semblerait que ce soit lié à la sécurité intérieure. »
Drakon hocha la tête. « Ils ont dû être victimes dernièrement de nombreuses intrusions, fit-il observer. Tenez-moi informé de sa durée. »
S’attendant à ce que Drakon lui demande de lui exposer en détail la méthode qu’elle comptait employer pour neutraliser les croiseurs de Haris, Marphissa se demanda ce qu’elle devait lui dire. « Nous conduirons sans encombre les cargos jusqu’à la planète habitée, mon général.
— Je n’en ai jamais douté, kommodore. Prévenez-moi s’il y a du changement. Sinon, nous prévoyons le début du largage dans cent vingt heures. »
Marphissa fixa un instant l’espace où s’était ouverte la fenêtre en s’efforçant de faire le tri dans ses sentiments. Elle nourrissait encore de vagues soupçons sur le général. Elle avait entendu des rumeurs affirmant qu’il complotait contre la présidente, mais jamais rien de bien précis. Et Honore Bradamont se fiait à lui, le disait loyal à Iceni, si difficile à croire que ce fût. Après tout, Drakon avait été un CECH syndic.
Cela étant, Iceni aussi.
Et, pour on ne sait quelle raison, Drakon montrait par tous les signes qu’il s’attendait à ce qu’elle-même fît bien son boulot.
En dépit de sa précédente ambivalence, Marphissa se promit de ne pas laisser tomber le général.
Irritée contre le général Drakon et préoccupée par le départ de Midway des deux tiers de ses soldats et de la moitié de ses vaisseaux opérationnels, Gwen Iceni décida d’interroger de nouveau le CECH Jason Boyens. S’il ne lui livrait pas cette fois une information précieuse, elle autoriserait l’emploi de mesures coercitives, rien que pour se sentir mieux.
Malheureusement, elle pressentait que ces mesures coercitives elles-mêmes ne suffiraient pas à lui rendre sa bonne humeur et qu’au contraire elles l’en éloigneraient encore, ce qui ne la rendait que plus irritable.
Elle s’assit devant la fenêtre virtuelle qui occupait toute une paroi et offrait une vue parfaite de la cellule où était enfermé Boyens, laquelle, pour un cachot, n’était pas des plus sordides : l’ameublement en était presque confortable. Ayant été préalablement informé qu’Iceni allait s’adresser à lui, le CECH était déjà assis dans un siège qui lui faisait face. Plusieurs salles et murs blindés les séparaient sans doute, mais ils donnaient l’impression d’être assis à deux ou trois mètres l’un de l’autre. « Que me vaut l’honneur de votre visite ? s’enquit Boyens d’une voix enjouée.
— Je suis en train de décider de la façon dont je vais vous tuer, répondit platement Iceni, et j’espérais que cette conversation m’inspirerait une méthode. »
Il sourit. « Gwen, si vous aviez décidé de me tuer, je serais mort avant d’avoir appris vos intentions.
— Alors vous devriez savoir que vous n’en êtes pas loin. Votre incapacité à nous fournir des informations plus utiles me donne à croire que vous êtes à Midway en tant qu’agent du Syndicat. Dites-moi pour quelle raison je n’aurais pas déjà dû me débarrasser de vous, ne serait-ce que pour éliminer cette éventualité. »
Le sourire de Boyens s’effaça et il soupira lourdement. « Ce que je sais est votre seule raison de me garder en vie. Comment être sûr que vous ne me liquiderez pas quand vous l’aurez appris et que je ne vous servirai plus à rien ?
— Vous croyez me connaître et pourtant vous affirmez cela. »
Il la scruta puis hocha la tête, visiblement à contrecœur. « Je vous connais assez bien pour savoir quand vous pensez vraiment ce que vous dites. Drakon est-il de cet avis ?
— Il l’était encore à son départ.
— Son départ ? » Boyens avait l’air surpris. « Il a quitté Midway en vous laissant aux commandes ? »
Qu’elle pût encore surprendre un homme rompu aux méthodes des CECH syndics ne laissa pas d’amuser Iceni. « Oui.
— Donc il ne s’agit plus que de vous seule. » Ce n’était pas une question mais un constat, de sorte que le hochement de tête d’Iceni le décontenança légèrement.
« Le général Drakon et moi sommes partenaires, déclara la présidente.
— Oh ! »
Le ton de l’exclamation de Boyens et son absence de réaction irritèrent encore plus Iceni. « Je ne fais pas allusion à une relation personnelle ! aboya-t-elle. C’est purement professionnel. D’ailleurs, ça ne vous regarde en rien. Tout ce qu’il vous faut savoir, c’est que le général Drakon et moi avons la certitude qu’aucun des deux ne trahira l’autre. » C’était une fanfaronnade, évidemment, et Boyens n’en croirait probablement pas un mot. Ce qui étonna Iceni, ce fut de se rendre compte que sa dernière affirmation avait pour elle l’accent de la vérité.