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Le mauvais côté de l’affaire, c’était que le trajet restait d’une pénible lenteur, d’autant que le champ de senseurs était inhabituellement large.

Le temps que Morgan atteigne un poste d’observation élevé dominant la zone d’entraînement, elle avait gaspillé plusieurs heures. Elle brandit la caméra qu’elle avait subtilisée dans le QG des forces terrestres et, en se mouvant avec la même lenteur, à la fois prudente et délibérée, qui l’avait conduite jusque-là, elle fit le point sur le terrain en contrebas.

Les tentes et le matériel étaient parfaitement camouflés. Elle se rendit compte qu’elle ne les aurait pas vus si elle n’avait pas su exactement où les chercher.

Elle garda pour elle les jurons qui lui venaient à l’esprit, mais ils ne manquaient pas de véhémence pour autant. Il y avait là-bas des tonnes d’équipement, d’un équipement dont ne rendaient pas compte les dossiers qu’avaient archivés les serpents de Haris.

Une navette se posa si silencieusement qu’elle sut aussitôt qu’il s’agissait d’un modèle furtif intégral. Dès qu’elle eut atterri, une femme sortit d’une tente pour se porter précipitamment à sa rencontre. Morgan zooma encore et reconnut en sa tenue le complet d’une sous-CECH. Et, là où il y avait un sous-CECH, il y avait nécessairement une brigade.

La rampe d’accès de la navette se déplia et un homme et une femme entreprirent de la descendre, entourés de plusieurs gardes du corps. Morgan se concentra sur les deux premiers et put constater de visu ce que la présence de gardes du corps lui avait fait pressentir.

Un CECH et un second sous-CECH, dont les complets portaient les petits insignes indiquant qu’ils appartenaient aux forces terrestres.

Ça signifiait qu’une entière division de forces terrestres se cachait peut-être dans cette zone d’entraînement et dans d’autres de la planète. Une division qui n’était signalée dans aucun dossier des serpents. Morgan les respectait trop pour croire que ça s’était fait à leur barbe, surtout à Ulindi où ils s’étaient infiltrés encore plus profondément que d’ordinaire dans les forces terrestres.

Haris ne s’était pas révolté. Il s’était autoproclamé unilatéralement CECH suprême d’Ulindi. Ça n’était qu’une mise en scène, une ruse pour faire accroire qu’il n’était plus loyal au Syndicat et ne pouvait plus espérer son soutien.

Cette petite comédie avait nécessairement un objectif, et c’était précisément celui-là. Ils avaient dû apprendre qu’une force d’assaut arrivait de Midway, ils n’avaient débarqué cette division, tous ces soldats et ce matériel que quelques jours plus tôt, sous le couvert des exercices des navettes, et la période d’interruption des coms n’était destinée qu’à éviter les fuites.

Le général Drakon devait déjà être en chemin. À un ou deux jours de débarquer. Il s’attendait à affronter une brigade des forces terrestres régulières en sous-effectif, pas cette brigade augmentée d’une division. Dans la mesure où l’arrêt des transmissions prenait encore effet, le prévenir dès qu’elle aurait déniché un émetteur serait pour le moins malcommode, et en trouver un ne serait déjà pas une tâche aisée.

Une poussée de fureur la submergea brièvement, accompagnée d’une violente envie de dévaler la pente et de faire un massacre jusqu’à ce qu’elle soit tombée sur un émetteur. Mais c’était vraisemblablement voué à l’échec et elle le savait. Si elle mourait avant d’avoir trouvé le moyen d’envoyer une mise en garde à Drakon, personne ne s’en chargerait pour elle.

Et il y avait une autre mission qu’elle devait accomplir afin de veiller à la survie de Drakon. Si elle ne s’assurait pas que certaines lignes critiques restaient hors service sans que les serpents s’en aperçoivent, il risquait de ne pas survivre longtemps à la victoire qu’il pouvait encore emporter en dépit de ce coup de théâtre.

Elle grinça des dents, réussit à se calmer au terme d’un effort de volonté qui la laissa pantelante puis entreprit de battre en retraite, lentement et méthodiquement, pour ressortir du champ de senseurs.

La vie à bord d’un de ces cargos surpeuplés était si détestable que Drakon se surprit à aspirer au combat, alternative souhaitable à ces commodités étriquées et à l’atmosphère empuantie par les odeurs corporelles d’hommes et de femmes qui n’avaient pas pris de bain depuis trop longtemps. Pour l’heure, il se terrait dans ce clapier pompeusement baptisé cabine qu’il partageait avec le colonel Conner Gaiene et qui, par sa superficie, méritait au mieux le nom de placard. « De quoi vouliez-vous qu’on parle ? »

Gaiene fit la grimace. « J’ai réfléchi.

— Sérieusement ? » persifla Drakon.

Le visage de Gaiene s’éclaira. « Ça m’arrive encore à l’occasion. Tous mes neurones ne sont pas encore morts et je me suis livré plusieurs fois à cet exercice. » Son sourire s’évanouit, remplacé par le regard hanté d’yeux qui en avaient trop vu sur trop de champs de bataille. « Le plan requiert l’emploi des vaisseaux pour mener un bombardement préliminaire.

— En effet, confirma Drakon. Les croiseurs ne peuvent pas embarquer autant de projectiles cinétiques que les cuirassés ou les croiseurs de combat, mais bien assez pour infliger de sérieux dommages à une cible volumineuse.

— C’est ce que je constate. Nous allons transformer le QG des serpents d’Ulindi en un énorme cratère fait d’une multitude de plus petits. Mais ils auront certainement un autre poste de commandement.

— Bien sûr.

— Comment les empêcher d’activer leurs engins nucléaires enfouis ? Nous devons présumer qu’ils en ont enterré sous les cités et les grandes villes de la planète, n’est-ce pas ?

— Bien entendu. Le colonel Morgan va s’assurer que le poste de commandement supplétif ne pourra pas transmettre l’ordre de déclenchement. »

Gaiene coula vers Drakon un regard empreint de scepticisme. « Comment pourrait-elle y arriver toute seule ? Ce serait déjà un rude boulot pour une compagnie des forces spéciales.

— Vous connaissez Morgan.

— Certainement, répondit Gaiene sur un ton lourd de signification. Mais pas physiquement. Jamais.

— Alors vous devez savoir qu’il ne faut ni lui demander ni lui expliquer comment s’y prendre. Il suffit de lui dire ce dont on a besoin et de presser la détente.

— Parmi les armes intelligentes, elle forme une catégorie à part entière, admit Gaiene. Mais…

— Mais quoi ? Si vous avez des inquiétudes, j’aimerais les connaître, Conner.

— Il y a bien eu ce silence prolongé des coms. »

Drakon opina, le visage sinistre. « La coïncidence pourrait paraître louche, mais il a débuté bien avant notre arrivée et il s’est terminé hier. Bon, évidemment, on parle beaucoup de notre présence, mais il fallait s’y attendre.

— Nous n’avons capté aucune communication non surveillée d’avant notre émergence, fit remarquer Gaiene. D’ordinaire, elles nous fournissent des informations de valeur.

— J’en conviens. Et le colonel Kaï a eu la même réaction. Ce silence justifie-t-il l’annulation de l’opération, selon vous ? » Il attendit la réponse, sachant que Gaiene n’hésiterait pas à lui dire le fond de sa pensée, non ce que lui-même souhaiterait entendre.

Le colonel réfléchit longuement, les yeux baissés, un peu comme s’il cherchait à écouter un bruit qu’il n’arrivait pas vraiment à distinguer. « Non. Si nous nous fondons sur ce que nous savons, je crois que nous devrions malgré tout lancer cet assaut.

— Y a-t-il autre chose qui vous dérange ? »

Nouveau silence, même posture. Puis Gaiene haussa les épaules. « Je ne sais pas, mon général. Juste une impression. Vous ai-je déjà remercié ? Pour avoir détourné les yeux de mes manquements pendant toutes ces années.