— Vous avez fait votre boulot, Conner », répondit Drakon en le scrutant. Il savait l’homme d’humeur parfois fantasque, surtout depuis quelques années, mais, là, c’était différent. « Vous êtes certain que rien d’autre ne vous gêne ? »
Gaiene sourit. « Juste une impression, répéta-t-il. J’essaie depuis longtemps d’échapper au passé. J’ai… comme l’impression qu’il va me rattraper ici. » Il éclata de rire. « Je suis persuadé que Lara n’était pas heureuse avec moi. »
L’espace d’un instant, Drakon ne sut que répondre. « Vous n’aviez pas prononcé ce prénom depuis bien longtemps.
— Elle était très loin. Elle est plus proche maintenant. » Gaiene fixa son supérieur droit dans les yeux, le regard sombre. « Merci, mon général.
— Pouvez-vous mener ces troupes au combat ? » demanda Drakon. Gaiene s’était déjà conduit bizarrement auparavant, mais jamais comme ça.
« Oui, mon général. Jusqu’au bout. Aucun problème. » Il sourit de nouveau et, soudain, parut redevenir lui-même. « Je ne me suis pas senti aussi bien depuis très longtemps. Le largage est-il toujours prévu pour dans quatorze heures ?
— Oui. La kommodore doit me prévenir exactement deux heures avant. Je vous ferai passer le mot, à Kaï et vous, pour que vous puissiez préparer vos soldats pour l’assaut. Les pilotes des navettes ont d’ores et déjà gagné leur coucou et seront prêts à décoller une demi-heure après mon signal. Le bombardement se déclenchera vingt minutes avant le largage de la première vague. »
Gaiene fixait une cloison. Il ne voyait manifestement pas le métal nu mais plutôt une image du passé, et son visage exprimait à parts égales nostalgie et désarroi. « Vous rappelez-vous combien de fois nous avons regardé des forces d’assaut arriver sur nous ? Tous assis par terre, les bras croisés, vous, moi et les hommes, à observer les forces mobiles amies qui tentaient de repousser les assaillants, à voir se rapprocher de plus en plus les transports d’assaut ennemis à mesure que passaient les jours puis les heures. À assister au début d’un bombardement en bandant nos muscles contre les impacts, tandis que le sol tremblait et vibrait et qu’hommes et femmes mouraient. Puis les navettes fondaient sur nous à travers nos tirs défensifs, larguaient des charretées de fantassins des forces terrestres ou de fusiliers de l’Alliance, et les combats semblaient durer à la fois une éternité et l’espace d’une seconde, sans que rien n’ait l’air de pouvoir les arrêter. Ou toutes les fois où nous étions largués sur le champ de bataille, conscients que, si notre assaut échouait, aucun de nous n’en ressortirait vivant. Combien d’amis avons-nous vus périr, vous et moi ?
— J’ai cessé depuis longtemps d’y réfléchir, répondit Drakon à voix basse.
— Vous avez fait semblant de cesser d’y réfléchir, rectifia Gaiene.
— Ouais, c’est vrai, j’imagine. C’est différent à présent, Gaiene. Nous ne combattons plus pour le Syndicat, nous ferons prisonniers tous ceux qui accepteront de se rendre, et, quand ce sera fini, nous rentrerons à Midway et nous ne nous battrons plus que pour nous défendre ou seconder ceux qui ont besoin de notre aide. »
Gaiene opina. « Oui. C’est différent. Nous le savons. Mais pas nos armes. Tout ce qu’elles savent faire, c’est tuer, et elles n’ont cure de la raison pour laquelle on presse leur détente, se soucient comme d’une guigne de l’identité de leur cible. » Il salua et prit congé.
Drakon fixa longuement l’écoutille refermée en cherchant à se remémorer si Gaiene l’avait déjà salué lors d’un tête-à-tête.
Assise à son bureau, Iceni ruminait, les mains plaquées sur ses lèvres, quand retentit une alarme pressante. Elle pivota vers son écran en marmottant un juron. Ce qu’elle y vit doucha sa colère, qui vira à l’anxiété.
« Un vaisseau Énigma vient d’émerger au point de saut pour Pelé », rapporta le superviseur du centre des observations d’une voix angoissée.
Elle prit une profonde inspiration et se concentra. « Un seul ? Est-ce l’éclaireur d’une plus grosse flotte ? » L’Énigma était apparu un peu moins de cinq heures plus tôt. Mais, à observer sa trajectoire, on n’en éprouvait pas moins une impression d’urgence.
« Madame la présidente, nous n’arrivons pas à déterminer… Il a changé de vecteur. Très largement. »
Iceni étudiait les mouvements du vaisseau extraterrestre, mouvements qui dataient déjà de plusieurs heures. Il se retournait à une vitesse fulgurante. Si seulement les nôtres étaient aussi maniables ! « Il… repart ! » s’exclama-t-elle.
Puis le vaisseau disparut.
« Le vaisseau Énigma a sauté pour Pelé, confirma le superviseur. Il était sûrement en mission de reconnaissance, madame la présidente. Il a dû prendre des clichés puis est reparti avant que nous ayons pu réagir.
— Il aurait pu stationner pendant des heures au point de saut, bien à l’abri. Nous ne pouvons pas nous permettre d’y poster des sentinelles. »
Le superviseur hésita. « Il avait probablement reçu l’ordre ferme de ne pas s’attarder.
— Pourquoi ? » demanda Iceni. Elle avait appris qu’il était important d’encourager ses travailleurs à partager leurs informations au lieu de les pousser à ravaler leurs paroles chaque fois qu’ils s’apprêtaient à le faire spontanément. Après ce qu’ils avaient connu sous le régime syndic, où le mot d’ordre était « Boucle-la et fais ce qu’on te demande ! », eux, en revanche avaient le plus grand mal à s’y faire.
Le superviseur s’exprima soigneusement, en pesant chaque mot. « Nous nous sommes aperçus, par de nombreux signes, que les Énigmas se pliaient à une discipline très proche de celle du Syndicat. Les supérieurs qui ont dépêché ce vaisseau ne pouvaient pas savoir si nous n’avions pas posté des sentinelles près du point de saut pour le garder, de sorte qu’ils auraient parfaitement pu lui ordonner de revenir à Pelé aussitôt après avoir effectué sa mission de reconnaissance, au lieu de laisser à son commandant toute latitude quant à sa décision. Il a eu tout le temps de repérer nos bâtiments et d’observer ce qui se passait à Midway.
— Et il a ainsi accompli sa mission en minimisant les risques d’échec. Vous avez probablement raison. Merci. »
Elle mit fin à la communication et fixa lugubrement son écran en regrettant que les Énigmas n’eussent pas choisi un autre moment pour leur mission de reconnaissance. En l’occurrence, ils avaient dû s’apercevoir de la cruelle pauvreté des moyens de défense actuels du système, et qu’ils lancent un nouvel assaut sur Midway était bien le dernier problème qu’elle souhaitait avoir sur les bras.
Morgan avait commis une erreur : elle s’était fait repérer alors qu’elle tuait la dernière sentinelle parce qu’elle ne s’était pas rendu compte de la présence d’un senseur d’appui tertiaire chargé de la surveiller. Les senseurs tertiaires ne font pas partie des mesures réglementaires du Syndicat pour assurer la sécurité dans les bâtiments de cette nature, et cela soulevait la question du nombre des autres mesures supplémentaires qu’elle risquait de rencontrer sur sa route. Des sirènes d’alarme déchirèrent la nuit un peu avant l’aube, alors qu’elle consacrait deux secondes à décider si elle devait poursuivre sa quête d’un émetteur dans ce même immeuble. Mais, même si elle réussissait à passer outre les barrières d’une sécurité alertée, elle n’aurait manifestement pas le temps d’envoyer un avertissement à Drakon avant que l’émetteur ne soit mis hors service ou qu’elle ne soit elle-même débordée par une troupe trop nombreuse.