Drakon s’arrêta un instant avant d’entrer dans la navette qui le descendrait à terre. Elle était déjà bourrée de soldats à qui leur cuirasse de combat conférait une apparence inhumaine, tandis que la visière blindée de leur casque ne laissait rien voir des émotions qui les agitaient. « Comment ça se passe sur votre vaisseau, colonel Malin ? »
Malin, qui voyageait sur un autre cargo, répondit aussitôt. « Les soldats ont le moral, mon général. Je ne saurais en dire autant de l’équipage. Haris nous attendait, mon général. La surface nous réservera peut-être d’autres surprises.
— J’en suis conscient, colonel. » Drakon avait réussi à ne pas aboyer. À en juger par sa mine et le ton de sa voix, Malin donnait l’impression de réciter une leçon apprise par cœur sur une affaire dans laquelle il n’aurait pas été préalablement impliqué. Il aurait été facile à Drakon de déverser sur lui sa bile, de lui reprocher de soutenir cette opération, mais ça n’aurait servi à rien et c’eût aussi été injuste. Tout le monde avait cautionné l’intervention à Ulindi. « J’ai aussi conscience que nous n’avons pas d’autre choix que de descendre à la surface et de vaincre.
— Mon général, avez-vous reçu des nouvelles directes du colonel Morgan ?
— Non. Soit elle n’a rien repéré d’inattendu à la surface, soit elle n’a pas pu mettre la main sur un émetteur. » Les raisons plausibles pour lesquelles elle n’avait pas pu mener cette tâche à bien, autant d’obstacles que Morgan elle-même aurait trouvés insurmontables, ne manquaient pas d’inquiéter davantage Drakon qu’un cuirassé syndic distant de plusieurs heures-lumière.
« Mon général, si Morgan n’a pas déconnecté les liaisons du poste de commande supplétif des serpents…
— Je sais. Mais son rapport laisse entendre qu’elle s’en est chargée et qu’il ne lui restait plus qu’à activer les dérivations. Nous devons présumer qu’elle a réussi. Une fois débarqué, prenez le commandement d’éclaireurs que vous enverrez reconnaître les bâtiments hors de notre périmètre. Les forces terrestres au sol ont été amplement prévenues de notre arrivée et elles auront eu largement le temps de se terrer dans leur base, mais elles auraient pu laisser à l’extérieur des équipes chargées de nous harceler.
— À vos ordres, mon général. Je regrette d’avoir suggéré cette opération, mon général. Certains aspects de la situation m’avaient manifestement échappé. »
Ainsi, Malin se sentait bel et bien coupable, bien qu’il se contentât d’exprimer ses regrets avec une froideur tout officielle plutôt qu’en déplorant amèrement son initiative. « C’est sans importance pour le moment. Ce qui compte avant tout, c’est de déjouer les plans de Haris et de découvrir quelles autres surprises nous guettent avant qu’ils ne nous aient aperçus. Concentrez-vous là-dessus.
— À vos ordres, mon général », répéta Malin. Cette fois, sa voix trahissait clairement sa détermination à rattraper son erreur.
Drakon mit fin à la communication puis fixa longuement son écran avant de transmettre l’ordre suivant. Il consulta les rapports de situation consolidés sur les navettes et les compagnies composant les deux brigades. « Colonel Gaiene, colonel Kaï. Êtes-vous prêts à sauter ?
— Oui, mon général. » Unanimes.
Il appela ensuite le commandant des navettes de l’aérospatiale. « Major Barnes, toutes les navettes sont-elles prêtes à débarquer la première vague ?
— Oui, mon général.
— Kommodore Marphissa, je lance l’assaut. Bonne chance.
— Bonne chance à vous, mon général, répondit Marphissa. Nous sommes incapables d’évaluer avec précision les résultats du bombardement du QG des serpents en raison de la poussière et des débris qui aveuglent nos senseurs, mais on l’estime entièrement détruit. » Elle était assez jeune et inexpérimentée pour que sa voix laissât percer son inquiétude, mais elle avait assumé le commandement assez longtemps pour ne pas entacher ses adieux de platitudes et de pieuses promesses.
« Merci, ajouta Drakon. Finissons-en. »
Il bascula du canal de commandement externe lui permettant de s’adresser aux vaisseaux sur le canal interne reliant entre elles toutes les troupes placées sous ses ordres. « À toutes les unités, initiez l’assaut. »
Il monta à bord de la navette, referma un poing cuirassé sur la sangle qui le maintiendrait en position, regarda la rampe se replier et se refermer, puis sentit le coucou bondir et chuter. Tout autour, d’autres navettes se laissaient choir des cargos qui les transportaient et plongeaient vers la surface en déployant devant elles des barrages de contre-mesures.
Toute opération de débarquement destinée à se heurter à une opposition se traduit par des tripes nouées, des cœurs battant la chamade et beaucoup d’espoir. Celui de voir sa navette arriver intacte à la surface, de s’en extraire sans se faire allumer, de se mettre à couvert au plus vite, d’avoir atterri au bon endroit, de n’être pas cerné par l’ennemi, de survivre au carnage et d’en sortir en un seul morceau dans le camp des vainqueurs.
Drakon sentit tanguer sa navette à plusieurs reprises durant sa chute, ratée à chaque fois d’un cheveu. Il afficha un écran montrant les visages de tous les soldats qui l’accompagnaient étalés sur la visière de son casque comme les figures d’un jeu de cartes. « Des tirs foireux », leur affirma-t-il en s’efforçant de faire front de son mieux.
La plupart sourirent, encore que leurs nerfs à vif aient changé ces sourires en rictus. « C’est fichtrement chaud là en bas, mon général, avança l’un d’eux.
— Moins que sur certaines planètes où je suis passé », répondit Drakon. La navette tressautant encore, il se maintint plus fermement. Les pilotes de ces appareils étaient des vétérans des forces aérospatiales et, en dépit des pertes atroces qu’ils subissaient souvent lors d’atterrissages face à l’ennemi, bon nombre d’entre eux y avaient procédé plus d’une fois sous un feu roulant. Ils poussaient leurs coucous (et leur propre vécu) jusqu’à la dernière extrémité.
Celui de Drakon tombait si vite que ses bottes renforcées menaçaient de quitter le plancher du compartiment. Une autre petite fenêtre virtuelle de la visière de son casque montrait le panorama extérieur, panorama qui, pour l’instant, se résumait à une portion de ciel parsemée de ces contre-mesures actives et passives auxquelles on donne le nom de « paillettes », que les navettes avaient éjectées dans l’atmosphère avant de descendre. S’y mêlaient poussière et particules provenant du récent bombardement du QG du SSI, à trente kilomètres du site où débarqueraient les troupes, et qui s’étaient parfois élevées à grande altitude. Tout ce fatras réussissait très convenablement à tromper et aveugler les senseurs au sol, seule explication, sans doute, à la survie des navettes jusque-là. Les défenses au sol tiraient probablement manuellement, ce qui réduisait formidablement leurs chances de faire mouche, mais quelques-uns de leurs tirs passaient beaucoup trop près pour le moral des soldats. « Souvenez-vous de l’entraînement quand vous toucherez terre. La plupart d’entre vous sont déjà passés par là. Les novices n’auront qu’à se fier à moi. »
Cela lui valut quelques rires, même de la part des plus jeunes recrues qui avaient rallié la division de Drakon après son exil à Midway. Blaguer avec les hommes n’entrait certes pas dans les habitudes du CECH syndic de base, mais Drakon restait persuadé que son propre comportement, rarement comparable à celui d’un CECH syndic typique, était, entre autres, ce qui lui avait gagné la loyauté de ces soldats. Le CECH syndic moyen ne serait jamais monté dans cette navette pour se joindre à la piétaille chargée d’exécuter son plan et partager son sort.