Bon, évidemment, il n’avait pas vraiment eu le choix. Les cargos seraient des cibles faciles pour les vaisseaux syndics, à moins que la kommodore ne fît un miracle. Au moins à la surface aurait-il l’occasion de riposter aux tirs ennemis.
Les diodes rouges de la visière des fantassins virèrent au jaune, leur annonçant que le sol approchait très vite. « Cramponnez-vous ! ordonna Drakon. Ça va freiner méchant ! »
Il n’avait pas terminé sa phrase que les forces gravitationnelles plaquaient ses bottes blindées au pont de la navette. Drakon poussa un grognement en sentant tout son corps tenter de se ramasser dans les parties les plus basses de sa cuirasse, soulignant douloureusement le cruel manque de rembourrage des cuirasses syndics. Ses organes internes semblaient aussi se comprimer dans son ventre et ses jambes, mais il endura, sachant que ça n’aurait qu’un temps.
Après toutes ces années de guerre, autant d’années gaspillées à œuvrer sous la tutelle d’un cruel, tyrannique et arbitraire Syndicat guidé par le seul lucre, Drakon restait convaincu que c’était pour moitié le moyen de rester sain d’esprit : savoir que rien ne durerait éternellement, que, si pénible que fût la situation, elle finirait tôt ou tard par s’améliorer ou empirer, mais qu’au moins elle serait différente.
La navette se posa assez rudement pour que ses dents se cognent en dépit de sa cuirasse, et la rampe se déploya presque instantanément. « Giclez ! » ordonna-t-il en sautant sur le sol de la principale planète habitée d’Ulindi.
Il atterrit sur un pied et s’en servit pour se propulser droit vers le bâtiment qui se dressait devant lui. La porte en était verrouillée, mais sa lourde cuirasse de combat l’enfonça comme si elle était en papier d’alu. Dans la mesure où le SSI syndic prohibait la pose, sur les bâtiments non officiels, de portes assez solides pour en interdire l’effraction, le pari n’était pas trop risqué. Sans doute cette règle facilitait-elle aux serpents l’accès à certains locaux, mais aussi aux agresseurs. Drakon effectua un roulé-boulé sur le parquet, tout juste conscient du chambardement que les collisions avec sa cuirasse infligeaient aux meubles de bureau, puis il se retrouva debout, l’arme braquée en quête de cibles éventuelles.
D’autres soldats s’engouffrèrent derrière lui par la même porte, les deux fenêtres voisines ou à travers le mur. Drakon savait que l’immeuble supporterait ces excès. À l’instar de la plupart des bâtiments modernes, la charpente en était à la fois flexible et résistante aux chocs, tandis que des murs-rideaux, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la charpente, étaient capables d’absorber les vibrations et la pression. Y percer des trous n’affaiblissait guère l’édifice.
Le sergent responsable de l’unité ordonna à ses hommes de se mettre en position de tir et en envoya quelques-uns en reconnaissance pour s’assurer qu’aucun défenseur ne se trouvait encore à l’intérieur du bâtiment. Désormais rassuré quant à la sécurisation parfaite du périmètre, Drakon s’agenouilla pour étudier sa visière.
Les navettes atterrissaient selon un quadrillage grossièrement rectangulaire déterminé par les rues s’ouvrant sur la dernière rangée d’immeubles qui s’interposaient entre elles et la zone dégagée entourant la base principale des forces terrestres de Haris. Ces immeubles les protégeaient des tirs en provenance de la base lorsqu’elles se posaient. Drakon voyait les symboles désignant ses soldats s’en déverser au fur et à mesure, puis se disperser dans les bâtiments et se mettre à couvert dès qu’elles bondissaient de nouveau vers le ciel pour rejoindre les cargos et embarquer une autre charretée de fantassins. On recevait quelques rapports d’escarmouches avec des forces ennemies visibles, indiquant que les rares défenseurs isolés qu’on avait entraperçus avaient battu en retraite dans leur base ou disparu dans les immeubles de l’autre côté de la rue.
Alors que la première vague de ses forces terrestres consolidait encore ses positions, Drakon put constater que son périmètre rectangulaire prenait forme peu à peu, avec la base des forces terrestres adverses en son centre et le reste de la cité tout autour.
Comme de très nombreuses fortifications planétaires du Syndicat, la base avait été délibérément construite à l’intérieur d’une zone urbaine densément peuplée et maintenait impitoyablement une zone de sécurité bien dégagée tout autour, tout en laissant en place les bâtiments qui la cernaient. Drakon avait appris que la conception originale de ces bases était destinée à prévenir les mutineries des forces terrestres en les enfermant dans un secteur que les serpents pouvaient facilement surveiller, tout en leur permettant d’y recourir pour réprimer les manifestations ou les émeutes des citadins, et qu’on les avait aussi construites en ville parce que l’Alliance répugnait naguère à bombarder des cibles civiles. Ce dernier raisonnement avait perdu tout son sens quand la guerre s’était prolongée pendant des décennies et que l’Alliance avait à son tour entrepris de bombarder sans plus de discrimination que les forces mobiles du Syndicat, mais celui-ci n’avait jamais eu pour habitude de changer ses méthodes parce qu’elles ne présentaient plus aucun intérêt.
Un des aspects négatifs majeurs de la position actuelle des forces de Drakon était que la première ligne des bâtiments qui faisaient face à la base se composait d’édifices assez bas, trop bas pour interdire à la base de voir des cibles arrivant du ciel. D’à peine trois ou quatre étages, ces bâtiments étaient surplombés par les immeubles plus élevés du trottoir d’en face. Mais, dans la mesure où Drakon ne comptait pas s’y attarder, ça ne poserait pas un problème bien longtemps.
Il avait atterri avec la brigade de Gaiene, qui formait à présent un demi-carré centré sur l’hexagone de la base du SSI. Des symboles d’avertissement clignotaient tout autour de la forteresse syndic, prévenant de la présence de défenses actives, de mines ou d’autres dangers potentiels. Les troupes du Syndicat avaient assisté pendant des jours à l’approche de la force d’assaut de Midway et avaient été suffisamment prévenues pour se rassembler dans leur forteresse et en préparer toutes les défenses.
De l’autre côté de la base syndic, la brigade de Kaï atterrissait à son tour pour former un second demi-carré qui opérerait la jonction avec celui de Gaiene afin de la cerner complètement. À couvert dans les bâtiments, juste derrière le périmètre de sécurité entourant la zone dégagée, la grande majorité des forces de Drakon se préparaient à monter à l’assaut, tournées vers la forteresse, tandis qu’une petite minorité surveillait leurs arrières au cas où se présenteraient de nouvelles menaces en provenance de l’extérieur. Mais, avec les forces terrestres syndics ainsi piégées dans leur base, il ne devrait pas y avoir…
Des alertes se mirent à clignoter sur l’écran de visière de Drakon, tandis qu’un concert de hurlements et de mises en garde s’élevait sur tous les canaux. Il se contraignit à étudier soigneusement ces nouvelles informations au lieu d’aboyer des ordres avant d’avoir compris ce qui se passait. Des symboles de danger apparaissaient et disparaissaient à mesure que les senseurs des cuirasses de combat des éclaireurs qui menaient une reconnaissance dans les immeubles extérieurs au périmètre de sécurité les détectaient fugacement.
« Qu’est-ce qu’on a ? demanda-t-il.
— Mon général, les sections que j’ai envoyées en reconnaissance dans les bâtiments extérieurs repèrent des signes de la présence de forces terrestres ennemies. » Le colonel Kaï semblait comme d’habitude agacé par cette fâcheuse interférence dans le paisible déroulement des opérations.
« Combien ? Je vois des contacts s’allumer et s’éteindre.