— Mes éclaireurs estiment à un peloton les effectifs de l’ennemi dans ce secteur. Mais c’est difficile à évaluer puisque leurs forces terrestres évitent le contact.
— Elles évitent le contact ? s’étonna Drakon. Elles fuient ?
— Non. Elles restent sur site mais se dérobent quand mes éclaireurs se rapprochent trop. Je leur ai ordonné de cesser de les traquer parce qu’il me paraît clair qu’on veut les attirer dans une embuscade. »
La prudence de Kaï est parfois payante, et ça semble se vérifier en l’occurrence, se dit Drakon. « Bien joué. Vous avez raison. Si elles restent à proximité mais cherchent à éviter l’engagement, c’est qu’elles veulent qu’on les poursuive.
— Dois-je renforcer mes sections d’éclaireurs, leur ordonner de camper sur leurs positions ou bien leur dire de se replier ? »
Drakon se rembrunit. Une partie de son attention était retenue par l’observation des navettes qui continuaient de décoller pour aller embarquer une nouvelle vague de soldats. Compte tenu de ce qu’on savait, ces trois options étaient toutes acceptables. « Qu’en pensent vos cadres sur place ?
— Je les contacte et je le leur demande de ce pas. Sergent Gavigan, que vous inspire la situation ? »
La voix du sergent était ferme mais ses paroles trahissaient son incertitude. « Tout ce que voient nos senseurs a l’air sûr, mon colonel. Mais quelque chose cloche. J’ai largement dispersé mes éclaireurs et tous avaient les poils au garde-à-vous, comme s’ils avaient l’impression qu’on tentait de s’infiltrer autour d’eux. Nous ne recevons plus de détections pour l’instant. Juste cette impression. Nous avons envoyé des moucherons, ce sont eux qui ont identifié la plupart des inconnues que nous avions repérées un peu plus tôt, mais l’ennemi a dû déployer des guêpes, parce que nos moucherons meurent à vitesse grand V. »
Si les moucherons – ces minuscules robots de reconnaissance qui ne pouvaient pas faire grand-chose ni même évoluer sur de très grandes distances mais que l’ennemi décelait difficilement – étaient éliminés par des guêpes – des robots prédateurs un peu plus gros dont la seule fonction était de repérer et détruire les moucherons –, alors ceux qui se cachaient des éclaireurs n’étaient pas une pauvre patrouille surprise hors de sa base. Ils étaient équipés pour s’opposer aux éclaireurs de Drakon et assez compétents pour recourir à des camouflages et à des contre-mesures leur permettant de se dissimuler presque complètement.
Drakon regarda autour de lui la fine poussière qui stagnait encore dans l’air, séquelle des récents bombardements et des dégâts infligés aux immeubles. « Y a-t-il encore, là où vous vous trouvez, assez de particules en suspension pour vous permettre de repérer des combinaisons furtives en mouvement, sergent Gavigan ? » Les plus performantes, en effet, ne pouvaient s’empêcher de révéler leur présence dans une atmosphère saturée de fumée, de poussière ou d’humidité.
« Oui, mon général. Bien assez. Nous ne voyons strictement rien remuer…
— Mais… ? l’incita Drakon.
— J’aimerais assez me replier et concentrer mes forces, mon général. Si ça ne tenait qu’à moi. Nous continuerons d’avancer pour voir ce que nous trouvons plus haut si tels sont vos ordres.
— Colonel Kaï ? interrogea Drakon.
— Nous sommes encore très clairsemés en surface, fit remarquer celui-ci. Si je renforçais mes sections d’éclaireurs, je devrais ponctionner les forces qui se préparent à lancer l’assaut. »
L’argument décida Drakon. « Ramenez vos éclaireurs jusqu’au flanc des immeubles d’en face et ordonnez-leur de les surveiller de près. Laissez des mouchards derrière vous. Je veux savoir qui les suivra quand ils se replieront. Que vos autres forces poursuivent les tâches qui leur ont été assignées.
— À vos ordres, mon général. »
Kaï n’avait pas coupé la communication que d’autres alarmes retentissaient. « On a quelque chose ici, déclara Gaiene. Des troupes inconnues qui évitent le contact.
— Vos éclaireurs restent-ils sur la brèche ? demanda Drakon.
— Avec la plus extrême prudence.
— Ramenez-les. Près du flanc des immeubles qui font face à votre moitié du périmètre. Laissez des mouchards en arrière-garde quand ils se rabattront. Vos éclaireurs ont-ils lâché des moucherons ?
— Oui, mon général », répondit Gaiene. S’il était souvent ivre en garnison, aucun détail ne lui échappait au combat. « Mais ils se font becqueter.
— Ceux du colonel Kaï sont aussi tombés sur des guêpes de l’autre côté. Nous ne pouvons pas détourner plus de soldats des forces qui vont lancer l’assaut sur la base, aussi devrez-vous demander à vos éclaireurs de tenter de leur mieux de découvrir ce qu’ils affrontent, mais ne les autorisez pas à sortir des fourrés.
— Oui, mon général. Entendu, mon général. »
Drakon venait tout juste de mettre fin à la conversation quand d’autres alertes se firent entendre, tandis que de nouveaux symboles de danger s’allumaient sur son écran. « Des coucous ! s’écria quelqu’un sur le canal de com.
— Allumez-les dès qu’ils arriveront à votre portée… commença Kaï.
— Ils ne fondent pas vers le sol, mon colonel. Ils grimpent pour intercepter les navettes. »
Malédiction ! Drakon fixa d’un œil noir les symboles des aéronefs ennemis. Ses forces ne disposaient pas de missiles sol/air à assez longue portée pour atteindre les coucous si ceux-ci se cantonnaient dans la haute atmosphère, et ils se préparaient à attaquer ses atouts les plus vulnérables.
« Notre séduisante kommodore a-t-elle laissé en orbite de quoi affronter ces coquins ? » demanda Gaiene.
L’avait-elle fait ? C’était prévu dans le plan, du moins jusqu’à l’apparition de la flottille syndic. « Je… » De nouveaux symboles sur son écran. Des faisceaux à particules tombant du ciel et foudroyant quatre des coucous lancés aux trousses des navettes. « Oui, on dirait bien. »
Les coucous rescapés s’éparpillèrent. Certains continuaient de grimper vers les navettes qui allaient redescendre. Mais un véhicule se déplaçant à une vitesse atmosphérique peut difficilement échapper à une arme aussi véloce qu’une lance de l’enfer. La seconde rafale venue du ciel frappa quatre autres aéronefs, dont certains retombèrent en spirale comme des feuilles mortes tandis que d’autres explosaient en même temps que l’armement qu’ils portaient.
Protégées par les tirs des vaisseaux en orbite proche et par un nouveau barrage de paillettes, les navettes ramenaient à présent la seconde vague de troupes d’assaut. Elles atterriraient sur le même site que la première, dans les rues proches du périmètre de sécurité de Drakon.
Et des troupes inconnues rôdaient dans les bâtiments de l’autre côté de la rue.
« Couvrez les zones de débarquement, ordonna le général. Colonel Kaï, colonel Gaiene, retirez la moitié de la première vague qui se prépare à l’assaut et envoyez-la renforcer les unités qui protègent le terrain pour permettre à la seconde de débarquer.
— Avez-vous remarqué cette étonnante absence de tirs d’artillerie et de missiles sur nos positions ? s’enquit Gaiene.
— Oui. » On avait présumé que les aires de débarquement et les immeubles occupés seraient les premiers frappés à ce stade de l’opération. « Haris ne dispose pas des moyens d’un bombardement à aussi longue portée. Peut-être sont-ils très loin de cette base et s’emploie-t-il à les ramener.
— Ou bien craint-il que leurs tirs ne frappent ceux qui occupent les immeubles d’en face, suggéra Gaiene.
— On élimine tous les mouchards qu’ont plantés mes éclaireurs, rapporta Kaï. Quelqu’un les neutralise avant qu’ils ne puissent fournir des détections. »