— C’est exact, mon général. Bonne chance.
— Pareillement. Dites à vos pilotes qu’ils ont fait du bon boulot et que je leur offrirai une tournée à tous quand ce sera fini.
— On ne manquera pas de vous le rappeler, mon général. Tous mes coucous sont lâchés et entament la dernière descente. Et… les cargos se dispersent. On dirait qu’ils vont chercher à se planquer un petit moment du cuirassé derrière la courbure de la planète avant de s’éparpiller tous azimuts.
— Compris. » Drakon serra le poing en se demandant si sa dernière vision d’un des cargos ne serait pas une boule de feu en train de s’épanouir dans le ciel alors que les vaisseaux syndics s’en rapprocheraient. Il n’avait aucune idée de la position actuelle des deux croiseurs de Haris, ni d’ailleurs de ce que Marphissa faisait des siens.
« La pression sur notre périmètre s’accroît, rapporta Gaiene. Au moins deux compagnies des forces terrestres harcèlent mes gens qui tiennent l’autre bout de la rue.
— Retirez une autre compagnie du périmètre pour les renforcer, ordonna Drakon. Pareil pour vous, colonel Kaï.
— Mon général, nous ne subissons pas la même pression que… » Il s’interrompit puis reprit : « Ils viennent seulement de commencer à l’accentuer. Il ne s’agit plus seulement de tester nos défenses, mon général.
— Non. Partez du principe que nous affrontons des forces conséquentes hors du périmètre. Une fois que la troisième vague aura débarqué et que les navettes auront redécollé, ramenez tout votre monde à l’intérieur de ce cercle de bâtiments. Net et sans bavures, que personne ne se fasse surprendre en traversant la rue.
— À vos ordres.
— Mon général ? appela Malin. J’ai observé pendant que nous testions leurs défenses. Il ne fait aucun doute que la base est bien gardée.
— À quoi avons-nous affaire, Bran ? En avez-vous une idée ?
— Ils nous attendaient dans l’espace et à la surface. Si les renforts de leurs forces terrestres sont proportionnels à leur cuirassé par rapport aux vaisseaux de Midway, il faut s’attendre à une division au moins.
— Comment Morgan a-t-elle pu rater ça ?
— Je n’en sais rien, mon général. À mon humble avis, ces renforts sont arrivés trop tard dans la partie pour qu’elle ait pu nous prévenir. »
Drakon fixa rageusement sa visière, sur l’écran de laquelle des symboles ennemis continuaient de proliférer tandis que s’accentuait encore la pression exercée sur son périmètre extérieur. « Ils avaient nécessairement des informations très précises sur nos plans.
— Oui, mon général. Quelqu’un de très proche de vous ou de la présidente a dû leur fournir des renseignements assez exacts pour leur permettre d’élaborer cette stratégie.
— J’en ai déjà discuté avec la kommodore. Nous réglerons ce problème à notre retour. » Il se refusait à dire « si nous rentrons ». « Tout le monde sera là dans une demi-heure. Il va falloir frapper cette base aussi vite et rudement que nous le pouvons. Aidez-nous à préparer ça.
— Missiles en approche ! » hurla quelqu’un sur le canal de com.
D’autres alertes clignotèrent sur son écran de visière, le prévenant de l’arrivée imminente d’un barrage de missiles à longue portée. « Ils sont programmés pour frapper après le débarquement de la dernière vague. Retardez la descente, Pancho.
— Entendu, répondit le major Barnes, dont le souffle s’accéléra. On freine sec. Difficile de faire mieux compte tenu de la rapidité de notre chute. Nous atteindrons les zones de débarquement juste derrière les missiles, en espérant que nous n’encaisserons aucun shrapnel.
— Mesdames et messieurs, allez mettre vos fesses à l’abri et donnez-leur un baiser d’adieu », ordonna Gaiene sur le canal de com de sa brigade. Il bascula sur celui, privé, de Drakon. « Ça pourrait devenir sacrément merdique si un de ces missiles frappait les immeubles que nous occupons.
— Je sais.
— Les forces ennemies que je combats battent en retraite, rapporta Kaï.
— Futé de leur part, persifla Gaiene.
— Ouais, convint Drakon. Elles ne tiennent pas à se faire pulvériser par leurs propres missiles. » Il fronça les sourcils en voyant disparaître de son écran la trajectoire d’un des missiles. « Quoi… ? » Une seconde s’effaça. « Nos vaisseaux. Ils vaporisent les missiles avec leurs lances de l’enfer.
— Dommage qu’il n’en reste que quatre là-haut, marmonna Gaiene. Oh, ils en ont eu un troisième ! Ce ne sera peut-être pas trop moche.
— Les lances de l’enfer ne peuvent pas tirer si longtemps en continu, prévint Malin. Elles surchauffent. »
Le symbole d’une détection persistait à la lisière de l’image que transmettait le senseur de Drakon. Il la fixa avec incrédulité. « Un des avisos descend vraiment trop bas. Il entre dans l’atmosphère. »
Une demi-douzaine de missiles disparurent encore, mais d’autres alertes se mirent à clignoter : des missiles et des coucous rescapés jaillissaient vers l’aviso venu dangereusement soutenir les forces terrestres.
« Dégagez ! » lui cria Drakon, non sans se demander s’il capterait le message en dépit du brouillage.
Que son équipage l’eût entendu ou non, l’aviso pivota et piqua vers l’espace en traçant une féroce traînée dans l’atmosphère, sa coque portée au rouge. Les missiles et les coucous qui le traquaient perdirent du terrain, incapables de rivaliser avec la vélocité de la propulsion principale d’un vaisseau de guerre.
« Il a pris des coups, fit remarquer Kaï, admiratif. Et il a attiré l’attention de nombreux défenseurs en descendant si bas.
— On lui en doit une, comme à son équipage », convint Drakon.
Les braillements d’une alarme prévenant de « l’arrivée imminente d’un tir de barrage de missiles » résonnèrent dans leurs cuirasses et les obligèrent à se plaquer tous au sol ; ils attendirent durant les quelques secondes qui suivirent que les missiles rescapés libèrent une multitude d’ogives qui se mirent à pleuvoir sur la rue. Drakon sentit fléchir sauvagement le plancher de l’immeuble où il se trouvait, mais, heureusement, les mesures antisismiques prises lors de sa construction lui permettaient aussi de résister à de violentes explosions dans son voisinage. Toutes les vitres encore intactes éclatèrent comme prévu, réduites à l’état de gravier translucide qui s’abattit comme grêle à l’intérieur des bâtiments. Dehors, la rue était comme obscurcie par les débris et la fumée qui saturaient l’atmosphère. Lorsque le vacarme des détonations s’apaisa, Drakon entendit s’effondrer les murs fissurés d’autres bâtiments. Quelque part non loin, une sirène d’incendie ululait tristement parmi les décombres.
« On arrive ! » cria le major Barnes. Les navettes se posaient, chassant vers le sol les débris qui retombaient encore. « On n’a pas vu l’intérêt de nous attarder plus longtemps que nécessaire. »
Les coucous atterrissaient tout autour du périmètre en se livrant à des embardées de dernière seconde pour éviter les cratères qui s’étaient ouverts dans la chaussée. Des soldats dévalèrent de nouveau les rampes d’accès pour se disperser dans les immeubles. Mais, cette fois, quand les navettes redécollèrent, elles infléchirent leur trajectoire de manière à traverser la ville presque en rase-mottes pour esquiver les tirs ennemis.
Des cris résonnèrent dans la rue près de Drakon. Il jeta un coup d’œil par la plus proche fenêtre aux carreaux brisés et aperçut fugitivement une navette blessée qui cahotait poussivement dans le ciel, un panache de feu et de fumée derrière elle. Elle entailla le sommet d’un immeuble, tournoya follement puis s’écrasa sur un autre un peu plus loin. Drakon ne la vit pas exploser, mais elle projeta des morceaux de son fuselage et de l’immeuble dans toutes les directions, et les senseurs de sa cuirasse lui signalèrent diligemment la pression, la chaleur et la rafale de débris qui marquaient le décès de son équipage.