Il procéda à une autre vérification de tous les canaux et senseurs afin de s’informer de la situation au-delà de l’atmosphère. Mais, dans la mesure où les brouilleurs ennemis étaient toujours en activité, où ses propres navettes survivantes filaient à très basse altitude pour se chercher une planque et où les cargos fuyaient à toutes jambes, obtenir des renseignements sur ce qui se passait dans l’espace était devenu impossible.
« Très bien, bande de macaques, préparez-vous à prendre la base syndic d’assaut dans cinq minutes », annonça-t-il sur son canal de commandement, s’adressant à ses soldats au sol qui, tous, étaient conscients ou se doutaient que l’assaut en question ne se déroulait pas aussi bien que prévu.
« Hé… ! » La mort d’un lieutenant coupa court à son exclamation.
Les soldats qui défendaient les immeubles de l’autre côté de la rue s’étaient repliés, obéissant aux ordres, dès que les dernières navettes avaient décollé. La plupart l’avaient traversée sans encombre, mais Drakon voyait les marqueurs de danger se multiplier rapidement sur sa visière à mesure que les senseurs de leur cuirasse intégrale faisaient état de tirs de barrage ennemis de plus en plus nourris en provenance des immeubles évacués. « Mon général, en me basant sur le volume du feu ennemi, j’estime à une brigade au moins les effectifs que j’affronte, déclara Kaï.
— Pareil ici, enchaîna Gaiene. La pression qui s’exerce sur notre périmètre extérieur s’accentue très vite, mon général. Ils nous balancent des roquettes à travers la rue. Si je ne procède pas à la relève d’un bon nombre de troupiers pour défendre notre position contre les attaques extérieures, on risque d’être submergés.
— Je suis du même avis, ajouta Kaï.
— Procédez autant que nécessaire », répondit Drakon. Il était conscient qu’il lui resterait trop peu de soldats disponibles pour donner l’assaut. « Retardez l’attaque de la forteresse jusqu’à ce que la sécurité du périmètre extérieur soit stabilisée. »
Aucun des deux colonels ne l’interrogea sur la longueur du délai. Ils s’employaient déjà à la relève de leur brigade respective afin de défendre leur position, et ils savaient aussi que Drakon n’avait pas la réponse à cette question. Nul n’aurait su dire combien de temps exigerait le lancement de l’assaut retardé.
Compte tenu de la pression exercée sur son périmètre extérieur, attaquer la base ennemie n’était peut-être même plus envisageable. La victoire qu’on avait escomptée et crue si facile à remporter lui semblait désormais hors d’atteinte.
Drakon fixait son écran. Il entendait le vacarme de la bataille s’élever graduellement un peu partout, et il se demanda si la survie elle-même était encore au menu.
Chapitre neuf
Fidèles à leur habitude, les cargos s’éparpillaient dans toutes les directions en quête de leur sécurité personnelle, même si, dans la plupart des circonstances, leur seule manière de s’en tirer indemnes était encore de rester groupés là où des vaisseaux amis pouvaient les protéger.
Mais les circonstances n’étaient pas normales.
Le cuirassé syndic s’était légèrement écarté de la trajectoire qui aurait conduit sa flottille à la planète habitée et il fondait désormais sur les cargos en fuite. Les cuirassés sont lents et balourds pour des vaisseaux de guerre, ce qui signifie qu’ils sont beaucoup plus agiles et véloces que des cargos. Ceux-ci sont conçus pour réduire les coûts et transporter le plus efficacement possible de lourds chargements sur de très longues distances. Les bâtiments de guerre, eux, sont faits pour les rattraper et les détruire aussi vite et efficacement que possible. Toutes les déficiences dans la conception d’un astronef – équipage élargi, propulsion supplémentaire, armement – finissent, en se cumulant, par le handicaper.
La kommodore Marphissa fixait son écran d’un œil furibond, comme si son mécontentement pouvait infléchir les lois gouvernant l’accélération, la masse et l’élan. « Il ne peut pas s’échapper.
— Non, fit le kapitan Diaz. Sa seule chance de s’en sortir, ce serait si nous détournions la flottille syndic de sa route.
— Pouvons-nous lui offrir un appât ? Croyez-vous que la CECH Boucher s’y laisserait prendre ? Un croiseur à la propulsion principale en rade ?
— Jua a déjà connu ça à Midway. Le Manticore est véritablement tombé en panne pendant ce combat et nous avons réussi malgré tout à lui échapper. Elle ne renoncera pas à détruire ce cargo pour nous poursuivre. Elle va l’anéantir puis virera probablement sur bâbord pour s’attaquer à cet autre avant de fondre sur ce troisième, là…
— Je visualise parfaitement sa trajectoire ! aboya Marphissa. Seuls les cargos qui filent vers le point de saut pour Kiribati ont une chance de s’en tirer, et il suffirait qu’un petit vaisseau syndic les y attende pour qu’ils soient détruits à leur tour. »
Diaz détourna les yeux. « Vos ordres, kommodore ? »
Au lieu de lui répondre directement, Marphissa pressa ses touches de com. « Guetteur, Sentinelle, Éclaireur, Défenseur, restez en surplomb des forces terrestres pour leur apporter tout le soutien dont vous êtes capables, mais procédez à toute manœuvre évasive nécessaire pour éviter les vaisseaux ennemis. Votre priorité… (elle eut le plus grand mal à s’arracher ces mots de la gorge, comme si quelque chose leur bloquait le passage) votre priorité sera d’esquiver les attaques. S’il vous faut abandonner pour cela vos positions défensives au-dessus des forces terrestres, n’hésitez pas. » Les petits avisos n’auraient aucune chance contre les croiseurs de Haris ou la flottille syndic, et l’Éclaireur avait d’ores et déjà encaissé des dommages à l’occasion de son héroïque mais bien imprudente plongée dans l’atmosphère, quand il avait cherché à apporter son renfort aux forces terrestres.
« Kommodore, si nous abandonnons les forces terrestres… »
Marphissa coupa la parole au Guetteur : « Détruits, vous ne pourrez plus appuyer personne. Ne campez pas sur vos positions si ça doit se solder par votre destruction. » Elle aurait aimé cracher après avoir prononcé ces paroles. N’importe quoi pour chasser ce goût amer dans la bouche.
« Nous comprenons, kommodore. Nous obéirons. » C’était dit bien à contrecœur. Le Guetteur ne semblait pas plus heureux que Marphissa, mais il ne pouvait guère s’inscrire en faux contre l’affreuse logique qui guidait son ordre.
« Faucon et Aigle, vous serez la Flottille 2, annonça-t-elle aux croiseurs légers. Votre mission sera de marquer le croiseur léger de Haris et de chercher à engager le combat avec lui. Il s’efforcera probablement de frapper un des cargos que le cuirassé ne pourra pas rattraper. Le Faucon sera le vaisseau pivot de votre formation. Griffon et Manticore forment à présent la Flottille 1. Nous marquerons le croiseur lourd et tenterons d’en découdre avec lui. Que chacun fasse de son mieux. Au nom du peuple, Marphissa, terminé. »