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Elle mit fin à la communication et s’affala dans son fauteuil pour fixer son écran d’un œil désespéré. À rien. C’était à cela que se réduisaient toutes ces paroles bravaches. Ses vaisseaux pouvaient tout juste empêcher les deux croiseurs de Haris d’infliger des dommages aux cargos, tandis que le cuirassé syndic et sa flottille iraient où ils voudraient et en feraient à leur guise.

Elle garderait ses vaisseaux sur place le plus longtemps possible et s’efforcerait de son mieux de soutenir les forces terrestres, mais elle se rendait compte que sa capacité à influer sur le dénouement de la bataille d’Ulindi était voisine de zéro. L’amertume de la défaite s’empara d’elle alors même qu’elle ordonnait au Griffon et au Manticore de mener une nouvelle charge désespérée contre le croiseur lourd ennemi pour le contraindre à virer de bord.

Debout dans son bureau, les bras croisés sur la poitrine, la présidente Iceni fixait fermement l’homme qui se tenait à deux pas d’elle. « Colonel Rogero, vous avez eu de nombreuses occasions de m’éliminer dans des circonstances où ce meurtre aurait pu passer pour un accident. Mais vous avez préféré les employer à me sauver la vie. »

Rogero fronça les sourcils. « Madame la présidente…

— Je n’ai pas fini. » Elle le scrutait tout en parlant. « Vous avez noué une relation affective avec un officier de l’Alliance et placé votre loyauté envers elle au-dessus de votre propre sécurité. Et, depuis son arrivée à Midway, vous n’avez rien fait pour tenter de dissimuler cette liaison. Ce n’est pas là le comportement d’un serpent.

— J’espère bien que non.

— Et le capitaine Bradamont, qui semble avoir la tête sur les épaules, vous fait confiance. » Iceni leva la main et pointa sur lui son index. « Tout comme le général Drakon, au demeurant. Ce que je vais vous dire, colonel, aucun CECH syndic dans son bon sens ne daignerait en faire part à quelqu’un de votre acabit. Je ne me fie même pas entièrement à mon personnel le plus proche. Mais je me fie à vous. Je me fie aussi au général Drakon, même s’il m’arrive souvent de le trouver exaspérant. »

Rogero la fixa une longue minute sans mot dire avant de répondre : « Je vous remercie de votre confiance, madame la présidente. Croyez-vous votre sécurité menacée en ce moment ?

— Je ne sais pas trop que répondre à cela, colonel, mais je tenais à vous faire savoir que vous avez toute ma confiance. Si pour quelque raison nous n’arrivions plus à communiquer, j’aurai au moins la certitude que vous agissez dans mon intérêt et dans celui du général Drakon. N’hésitez pas à prendre des mesures que vous regarderez comme vitales, même si vous êtes dans l’incapacité d’obtenir mon autorisation. Vous comprenez sans doute pour quelle raison je dois vous donner ces instructions en tête à tête.

— Merci, madame la présidente », dit Rogero, ébranlé par l’énormité de cet ordre. De la part d’une personne élevée et formée sous le régime syndic, c’était à la fois un terrifiant témoignage de confiance et le rejet d’une bonne partie de l’entraînement qu’elle avait reçu et de l’expérience qu’elle avait vécue. Bien sûr, Iceni n’avait pas d’autre choix que de donner de tels ordres en personne. S’ils lui étaient parvenus par quelque autre moyen de communication, il aurait sans doute (lui ou tout autre) cru à une falsification. Et, si d’aventure des gens avaient intercepté la transmission, ils auraient disposé de précieux renseignements sur l’étendue de la liberté d’action dont il jouissait. « Je ne vous décevrai pas.

— Je tiens à ce que vous sachiez que je vous crois en l’occurrence, lâcha Iceni en le congédiant d’un signe pour se tourner vers sa fenêtre virtuelle, où les vagues continuaient de se drosser et de refluer, indifférentes aux problèmes des hommes. Alors qu’elle lui tournait encore le dos, elle posa malgré tout une dernière question. « Quelles sont les chances du général Drakon, selon vous ?

— Je suis… soucieux. Le Syndicat joue en sous-main une partie qu’il connaît par cœur. Mais, ce qui me rassure, c’est que celui qu’ils veulent piéger est le général Drakon. Si quelqu’un peut déjouer leurs manœuvres, c’est lui.

— Chercheriez-vous à vous cacher la vérité, colonel Rogero ?

— Non, madame la présidente. Le général Drakon doit son exil au fait qu’il était soupçonné par les serpents de saboter une de leurs opérations, mais aussi au désir du Syndicat de le voir rester en vie. On tenait à le garder sous la main en cas de besoin. On le savait très doué. »

Iceni baissa la tête et s’exprima à voix plus basse. « Si les Syndics le savaient, alors ils ont dû préparer leur piège en fonction de cela, colonel. Regagnez vos quartiers et préparez-vous au pire. »

Quinze minutes plus tard, Rogero regardait défiler la rue d’un œil maussade par la vitre de la limousine gouvernementale réservée aux VIP qui le ramenait au QG des forces terrestres après son entrevue privée avec Iceni. Il était mécontent. Que Honore Bradamont eût été choisie pour participer à une mission de sauvetage désespérée était déjà assez pénible en soi. En outre, en l’absence du général Drakon, il se retrouvait le plus haut gradé de tous les officiers des forces terrestres du système de Midway. Sans compter que la présidente Iceni n’avait pas fait mystère des inquiétudes qui la rongeaient quant aux très sérieux problèmes que Drakon risquait d’affronter à Ulindi, alors que les gens formatés pour devenir des CECH syndics ne s’ouvraient de leurs appréhensions que lorsqu’elles prenaient un tour particulièrement grave.

Par-dessus le marché, ses dernières instructions avaient été singulièrement perturbantes. Quelles craintes pouvaient bien contraindre une ex-CECH à accorder une telle latitude à un subalterne ?

Il s’adossa mieux à son siège, en regrettant que son véhicule ne puisse pas le ramener plus vite au QG. Conforme aux normes syndics, la limousine pour VIP offrait à parts égales confort luxueux et protections discrètement dissimulées. Beaucoup de blindés militaires étaient moins bien protégés. Mais elle ne pouvait pas survoler la circulation qui, tout en se rangeant pour laisser passer la voiture officielle, n’y parvenait qu’avec une lenteur exaspérante dans ces rues encombrées.

Devant et derrière, deux autres limousines escortaient la sienne sur l’insistance d’Iceni. Compte tenu de ce qu’avait finalement reconnu le CECH Boyens, on pouvait comprendre qu’Iceni s’inquiétât pour la sécurité du général Drakon, mais pourquoi se souciait-elle aussi de sa propre sécurité à Midway ? Les rumeurs qui circulaient parmi les citoyens restaient certes préoccupantes, et on ne pouvait pas non plus négliger les dangers que représentaient des spadassins isolés, mais qu’elle déployât pour lui de telles protections après les ordres qu’elle lui avait donnés signifiait qu’elle savait ou soupçonnait l’existence d’une menace plus sérieuse dans les rues de cette cité.

Rogero réprima son agacement contre ces mesures de prudence excessives, refoula la colère que lui inspirait Iceni en refusant de lui faire part de ce qu’elle savait sur les dangers en puissance et préféra se concentrer sur la situation présente. Il était un soldat, après tout. Il devait plutôt analyser cette situation pour évaluer si ces mesures étaient appliquées à bon escient, et le meilleur moyen d’y parvenir était encore de se placer du point de vue de l’agresseur. S’il cherchait à tuer quelqu’un, et que cette personne se trouvât dans une limousine officielle escortée par deux limousines de protection, comment s’y prendrait-il ?

« Chauffeur ! appela-t-il par l’intercom.

— Oui, monsieur ? » lui répondit-on instantanément. Deux épaisses couches de blindage interne séparaient la place du chauffeur du compartiment des passagers et le dérobaient à la vue de Rogero, mais la fenêtre virtuelle qui recouvrait ce blindage lui permettait de le voir comme si rien ne s’interposait entre eux.