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« Quel itinéraire empruntons-nous pour regagner le QG ? Affichez-le pour moi.

— Tout de suite, monsieur. »

Un plan apparut comme en suspension devant Rogero, montrant une image en trois dimensions de ce secteur de la ville ; la limousine qui les transportait y figurait distinctement, ainsi qu’un itinéraire serpentant entre les pâtés de maisons, depuis la voiture jusqu’au complexe des forces terrestres.

La cité avait été construite de telle manière que les rues conduisant au QG comme celles menant à d’autres bâtiments officiels, tels que l’ancien quartier général du SSI et les bureaux de la présidente Iceni, formaient une manière d’entonnoir constitué de quatre larges boulevards qu’on pouvait aisément sécuriser par des barrages. Ce qui était parfaitement rationnel quand on se trouvait à l’intérieur du complexe et qu’on s’inquiétait de ce qui risquait de vous tomber dessus, mais qui, si l’on venait de l’extérieur et qu’on cherchait à y entrer, ne vous permettait d’emprunter, dans la dernière partie du trajet, que quelques voies peu nombreuses. Même si les convois de VIP changeaient régulièrement d’itinéraire pour éviter d’offrir des cibles trop prévisibles, le nombre des variantes possibles restait singulièrement restreint dans la mesure où les voies d’accès disponibles fusionnaient avant d’atteindre le complexe.

En étudiant le plan, Rogero se rendit compte de ce qui le mécontentait réellement. Si quelqu’un d’assez dangereux pour susciter l’accroissement des mesures de sécurité à l’égard du convoi de limousines était à ses trousses, il le serait assez aussi pour trouver le moyen de l’atteindre en dépit des protections fournies par le véhicule. « Changez d’itinéraire, chauffeur. Prenez à droite juste devant, continuez sur un demi-kilomètre puis empruntez l’itinéraire que je vous montrerai. Signalez-le aux véhicules de l’escorte.

— Colonel, cela nous ferait contourner le complexe au lieu de nous y donner accès. La présidente Iceni m’a ordonné de vous reconduire à votre QG. Je n’ai pas la permission de…

— Je vous ai donné un ordre. Exécutez-le ! »

Le formatage syndic mettait l’accent sur l’obéissance et accompagnait cette insistance de punitions cruelles en cas de manquement ; mais Rogero, comme tous les cadres et CECH syndics, était depuis longtemps au fait des difficultés qu’entraînent ordres et contrordres concomitants. N’étant pas formés à résoudre les problèmes par eux-mêmes, en même temps que peu habitués à prendre des décisions et craignant par-dessus tout d’exécuter l’ordre qu’il ne fallait pas, les travailleurs se bloquaient souvent comme un mécanisme auquel on aurait demandé simultanément d’ouvrir et de fermer une porte.

Ces atermoiements pouvaient être fatals.

« Obéissez ! » hurla de nouveau Rogero. La limousine venait de dépasser la bifurcation qu’il avait indiquée et s’engouffrait à présent dans le carrefour à voies multiples donnant sur la plus proche des principales voies d’accès au QG des forces terrestres.

Le chauffeur finit par obtempérer et arrêter brusquement la limousine en une futile tentative pour rebrousser chemin vers le tournant qu’il avait manqué. Celle qui suivait freina frénétiquement, dérapa et faillit heurter le véhicule de Rogero, tandis que la voiture de tête poursuivait encore son chemin avant de se rendre compte de ce qui se passait.

Rogero tendit la main vers le bitoniau de déblocage de la portière.

Il ne l’avait pas touché que la limousine de tête ripait en s’efforçant de freiner et heurtait un senseur caché dans le pavage. Les violentes explosions de charges creuses défoncèrent la chaussée, tandis que d’autres, en provenance des façades des immeubles, leur faisaient écho de chaque côté de la rue.

Il lui avait fallu beaucoup trop de temps pour arriver jusque-là. En premier lieu, Morgan avait été contrainte de s’infiltrer dans les zones extérieures du poste de commandement supplétif des serpents en suivant l’itinéraire qu’elle avait emprunté précédemment, jusqu’au moment où elle avait pu activer les boucles requises sur les contrôleurs de port d’accès de certains canaux de commande du centre. Une fois neutralisée la capacité des serpents à déclencher leurs engins nucléaires enfouis, elle s’était frayé un chemin à travers leur sécurité, d’autres postes de contrôle et colonnes de véhicules ennemis, puis elle avait assommé un traînard pour s’emparer de son matériel et se brancher sur l’écran tactique ennemi.

Le colonel Morgan voyait enfin ce qui se passait.

Le général Drakon était piégé ; une entière division des forces terrestres syndics consolidait sa position et encerclait fermement son périmètre ; la brigade ennemie qui occupait la base le harcelait, bien équipée ; on mettait en position des éléments d’artillerie récemment arrivés de manière à réduire à l’état de décombres les immeubles non fortifiés où se réfugiaient ses soldats avant que les forces terrestres ennemies ne fassent une sortie.

Elle lui avait fait faux bond. Aucun moyen d’empêcher ça. Impossible pour elle, isolée comme elle l’était, de causer en si peu de temps assez de tort à une entière division de soldats ennemis et d’infliger assez de dommages à son armement d’appui pour interdire l’issue fatale. Même sans son bras blessé et en possession de tous ses moyens physiques, c’était tout bonnement irréalisable. Elle avait neutralisé les engins nucléaires, mais ça n’avait plus d’importance. L’ennemi n’en aurait pas besoin.

Morgan refoula ses larmes et secoua la tête, en proie à une colère croissante. Non. Non. Même s’il meurt ici, même si je dois mourir ici, notre fille vivra. Elle nous vengera.

Mais la vengeance n’attendra pas.

Un autre serpent doit mourir aujourd’hui, celui qui a monté ce traquenard, celui qui m’a leurrée et qui ne vivra pas assez longtemps pour jouir de sa victoire. Ne vous bilez pas, mon général. Je vous ai failli dans toutes mes entreprises à Ulindi, mais je n’échouerai pas dans celle-là. Je vais m’assurer que cette vipère crève.

Elle confisqua l’arme de poing du soldat mort et se faufila par la rue la plus proche vers le centre de commande supplétif du SSI.

L’écho des explosions survenues près du QG des forces terrestres de Midway résonnait encore à travers toute la cité quand des meutes de citoyens agités se déversèrent dans les rues, bloquèrent la circulation et remplirent toutes les places publiques.

Le regard d’Iceni se reporta de la fenêtre virtuelle ouverte devant son bureau sur la voisine, qui montrait une mosaïque de douzaines de scènes d’émeutes encore à l’état embryonnaire. Elle vouait malgré tout une sorte d’admiration à ceux qui avaient organisé cela en abreuvant les citoyens de craintes et d’angoisses qui, quand s’allumerait la mèche de ces explosions, déboucheraient sur la plus hasardeuse des réactions.

Mais ce n’était qu’en surimpression, car son cerveau s’activait déjà.

« Faites-moi savoir dans quel état se trouve le colonel Rogero ! ordonna-t-elle au chef de la police appelé sur le site des explosions. Je veux l’apprendre dès que vous l’aurez découvert, et je veux que vous le découvriez tout de suite ! »

Une autre fenêtre virtuelle affichait les messages qui affluaient par les réseaux sociaux, les JT et autres moyens de communication citoyens.

Le général Drakon éliminé par Iceni.

La présidente Iceni gravement blessée dans un attentat organisé par le général Drakon.