— Ouais. À plus tard. »
« C’est Black Jack ? Vous en êtes sûr ?
— Ce sont des croiseurs de combat et des escorteurs de l’Alliance, madame la présidente, répondit le superviseur du centre de commandes. Nous avons jusque-là identifié positivement plusieurs coques, dont celle de l’Indomptable, son vaisseau amiral. Ils sont accompagnés par des Danseurs, mais leurs bâtiments ont gagné le point de saut pour Pelé à très haute vélocité alors que la formation de l’Alliance stationnait près du portail. »
Black Jack. Pas le Syndicat. Pas une attaque coordonnée mais un possible soutien. Iceni prit une longue inspiration pour se calmer puis, voyant le superviseur couler un regard en biais, l’air sidéré, elle se pétrifia de nouveau. « Qu’est-ce qu’il y a ?
— Le colonel Rogero, madame la présidente. Il est vivant. Il cherche à vous joindre. »
Elle recommençait à respirer. » Passez-le-moi. Sur un canal privé. »
Iceni avait été élevée dans la négation de l’existence de puissances supérieures qui veilleraient sur ceux qui se conduisent bien et châtieraient les pécheurs. Rien de ce que lui avait appris le Syndicat, où les pires malfaiteurs obtenaient les meilleures promotions et les plus hauts salaires, et où les justes se retrouvaient souvent dans la peau d’une victime, n’avait infirmé ce point de vue.
Mais, pour l’heure, elle envisageait très sérieusement d’offrir un sacrifice à la puissance qui veillait sur elle.
L’homme dont l’image se matérialisa sous ses yeux portait un uniforme déchiré et noirci par la fumée, mais son visage restait ferme et assuré. « Madame la présidente. Si je n’avais pas réussi à vous contacter, j’aurais obéi à vos instructions. Mais j’y suis parvenu et j’attends donc vos ordres. »
De soulagement, Iceni resta un moment bouche bée avant de répondre. « Colonel, j’espère que le capitaine Bradamont me pardonnera mon audace, mais, là, vous êtes sans doute le plus beau spectacle qu’il m’ait été donné de voir. »
Rogero sourit en dépit des macules qui souillaient son visage. « Je suis bien sûr que le capitaine comprendra.
— Comment avez-vous survécu ?
— Mon véhicule s’est arrêté juste devant les explosifs enfouis sous la chaussée, de sorte qu’aucune des charges à explosion ascendante ne l’a touché. Une des limousines qui m’escortaient a encaissé le choc d’une première explosion latérale. La deuxième a détruit l’avant de la mienne, tuant le chauffeur et m’encastrant un moment dans l’épave. Les médecins appelés sur place voulaient me faire admettre à l’hôpital, mais, avec l’aide de quelques-uns de mes soldats arrivés entre-temps, je les ai convaincus que j’avais du pain sur la planche. Vous avez un plan ?
— Je suis en train d’en échafauder un, répondit Iceni, derechef reconnaissante à Drakon d’avoir permis à Rogero de rester. J’ai besoin de vos forces terrestres. De toutes vos forces terrestres. Les citoyens sont à deux doigts de s’abandonner à la violence partout sur la planète.
— Oui, madame la présidente. Je suis d’accord. Demande permission de parler franchement.
— Ne vous embarrassez pas de formalités en ce moment, colonel. Nous n’avons pas le temps. Dites-moi ce que je dois savoir.
— Très bien. » Rogero embrassa son environnement d’un geste. « J’ai déjà donné l’ordre à mes forces terrestres de se mobiliser. Elles se rassemblent en ce moment même sur les sites prévus à cet effet, mais je dois vous mettre en garde : il faudra les gérer prudemment. Les hommes sont à bout. Mes propres soldats me font confiance, mais les forces terrestres locales sont moins fiables.
— Qu’est-ce qui les rend si nerveuses ? demanda Iceni. Quelque chose de précis ou les rumeurs qui circulent parmi les citoyens, selon lesquelles tout pourrait partir à vau l’eau ?
— Leur inquiétude est bien spécifique, répondit Rogero, la voix et le visage sévères. Elles craignent qu’on ne leur ordonne de prendre des mesures de rétorsion contre la population.
— Et, d’après vous, elles refuseraient d’obéir à de tels ordres ?
— Oui. J’ai la certitude qu’elles s’y refuseraient et que mes soldats eux-mêmes choisiraient l’insubordination.
— Il me faut des solutions alternatives, colonel, déclara Iceni. Toute ma formation me souffle d’envoyer les soldats ouvrir le feu sur les citoyens qui rechigneraient à se disperser et rentrer chez eux. Mon instinct, en revanche, me dit que de telles mesures réduiraient à néant, peut-être irrémédiablement, tous mes efforts pour établir un régime différent de celui du Syndicat.
— J’en conviens, madame la présidente. Si nous envoyions des troupes armées mater les émeutiers, certains soldats ouvriraient sans doute le feu par pure discipline ou bien poussés par la crainte d’une populace déchaînée.
— Et il y a encore autre chose, colonel, ajouta Iceni. Ceux qui ont semé la zizanie et qui tentent d’amener notre planète au bord du chaos veulent m’inciter à prendre des mesures coercitives et à massacrer mes concitoyens. En convenez-vous aussi ?
— Oui.
— Alors trouvez-moi des solutions n’impliquant pas des meurtres collectifs. »
Rogero inspira profondément et réfléchit en fixant le lointain. « Il y en a une qui pourrait marcher. Mais c’est un choix périlleux, car, si elle échoue, nous nous retrouverions désarmés.
— Annoncez la couleur. »
« Écoutez-moi tous, déclara Drakon sur le canal de commande général. On vous a expliqué le plan. Quand je donnerai le signal de balancer les paillettes, tous les paquets devront être projetés dans la zone dégagée qui s’ouvre devant la base ennemie. Dix secondes plus tard, je donnerai l’ordre de lancer l’assaut et, à ce stade, tout le monde devra gicler vers la base. N’attendez pas, ne tergiversez pas, n’hésitez pas. Vos colonels et moi-même mènerons la charge. Une fois à l’intérieur, certains d’entre vous seront désignés pour occuper les défenses ennemies et les retourner contre les agresseurs venus d’au-delà du périmètre, qui se lanceront à nos trousses dès qu’ils auront compris nos intentions. »
Il n’avait pas besoin de leur exposer les conséquences d’un échec. Le Syndicat, surtout dans un système stellaire où les serpents exerçaient une telle pression, n’aurait aucune pitié pour des soldats rebelles. Les troupes de Drakon savaient que, si elles voulaient survivre, il leur faudrait remporter cet assaut.
Drakon était conscient qu’il n’avait aucune chance à travers le brouillage de contacter les vaisseaux qui, peut-être, les surplombaient encore, mais il ne risquait rien à essayer. « Ici le général Drakon. Je veux que vous entrepreniez sur-le-champ le bombardement des immeubles qui cernent notre périmètre extérieur de l’autre côté de la rue. Je répète : commencez à bombarder les immeubles qui entourent notre position avec tout ce que vous avez dans le ventre. Infligez-leur le plus de dommages possibles. » Même si les lances de l’enfer ne provoquaient que des dégâts minimes, elles feraient croire aux forces terrestres syndics que Drakon s’apprêtait à tenter une percée vers l’extérieur.
Selon lui, elles ne s’attendraient pas à ce qu’il s’attaquât à la base.
Plus que deux minutes. Il s’agenouilla près d’une ouverture démantelée marquant l’emplacement d’une fenêtre détruite et en laissa suffisamment dépasser la sonde de reconnaissance de sa cuirasse pour obtenir une vue du camp ennemi. Les tirs défensifs en provenance de la base n’étaient pas soutenus mais malgré tout assez nourris pour lui faire comprendre que l’ennemi ne restait pas les bras croisés. Pour la première fois, il se demanda si les défenseurs étaient informés du traquenard. Connaissaient-ils seulement les effectifs des renforts qui harcelaient ses troupes sur le périmètre extérieur ? Ou bien croyaient-ils encore livrer un combat désespéré ?