Eh bien, oui : ils livraient effectivement un combat perdu d’avance. Dans quelques minutes, les défenseurs de la base allaient découvrir ce dont étaient capables des soldats désespérés.
« Préparez-vous, ordonna-t-il.
— Adieu, mon général, répondit Gaiene sur le canal privé. Et encore merci. Je n’aurais pu trouver la mort dans de meilleures conditions et vous me les avez offertes.
— Conner, que diantre…
— Je saluerai Lara de votre part. Prenez soin de mes hommes, mon général. »
Puis le moment T arriva et il n’eut plus le loisir de demander à Gaiene de cesser de se conduire en condamné. « Envoyez les paillettes ! »
Des dizaines de paquets se mirent à pleuvoir en arc de cercle devant la base pour exploser ensuite, à leur atterrissage, en nappes de fumée, menus éclats métalliques, leurres thermiques, nuisances sonores et autres dispositifs destinés à aveugler ou confondre les sens, les senseurs et les instruments de visée.
« Giclez ! ordonna Drakon. Ralliez-vous à moi ! »
Sur cette antique exhortation, il bondit sur ses pieds, s’engouffra dans la plus proche ouverture béante de l’immeuble et traversa au pas de course l’esplanade qui s’ouvrait devant la base ennemie. Il vit s’accumuler sur son écran des masses de symboles brusquement en mouvement qui, comme lui, piquaient tous de l’avant. Puis il pénétra dans le nuage de paillettes et tous les leurres et brouillages qui bloquaient la vue à l’ennemi et aux senseurs bloquèrent aussi la sienne. Sur ses flancs et dans son dos, il pressentait les mouvements des soldats les plus proches, mais son écran de visière ne pouvait lui fournir qu’une estimation du progrès de l’assaut en partant du principe qu’il continuait de se dérouler au même rythme.
La base mit quelques secondes à réagir à sa soudaineté puis toutes ses armes défensives se déclenchèrent dans un rugissement de tonnerre. Nombreuses étaient celles qui tiraient à l’aveuglette, en comptant sur des coups heureux, à travers la bouillasse créée par les paillettes. D’autres explosaient en nuages de shrapnels qui n’avaient nullement besoin d’être téléguidés pour trouver, sur leur chemin, des cibles assez infortunées pour s’en être trop rapprochées.
Les assaillants qui convergeaient sur la base ne formaient pas un carré parfait mais plutôt quatre coins émoussés dont la pointe visait la fortification adverse. Drakon et ses trois colonels tenaient la tête de chacune de ces pointes.
Dans sa charge, le général ne ressentait qu’une sorte de détachement, de dissociation, comme s’il était un observateur extérieur se regardant lui-même cavaler vers le feu ennemi. Il voyait les alertes s’allumer sur son écran et lui hurler des mises en garde à mesure qu’il s’en rapprochait assez pour que ses senseurs repèrent les tirs à travers les paillettes, sentait la violence des explosions voisines, distinguait les trajectoires des tirs qui le frôlaient d’un cheveu, entendait son souffle s’érailler, mais tout cela lui semblait irréel, comme légèrement décalé dans l’espace et le temps. Comment aurait-ce pu être réel ? Qui, dans son bon sens, ferait une chose pareille ?
Alors même que les premiers attaquants, dont lui-même, traversaient les dernières couches de paillettes et entraient dans la zone plus dégagée entourant la base, un tir de barrage défensif les accueillit. Au même moment, leurs écrans de visière se réactualisaient tandis que se rétablissaient les connexions du réseau reliant entre elles leurs cuirasses intégrales. Des marqueurs s’y affichèrent brusquement, s’estompant parfois aussitôt pour signaler des soldats touchés par les tirs ennemis.
Une décharge d’énergie frappa Drakon au bas-ventre et la couche extérieure de sa cuirasse s’écailla pour absorber et dissiper la chaleur. Puis un projectile solide lui égratigna l’épaule, ricocha sur sa cuirasse et le fit tituber dans sa course.
Il vit scintiller un marqueur en particulier, annonçant qu’un soldat avait reçu un coup de plein fouet, et il l’entendit pousser un grognement de douleur : Gaiene. Il afficha la fenêtre montrant ce que voyait le colonel et constata que la vue était inclinée d’une manière trahissant qu’il était tombé sur un genou et chancelait légèrement, tandis que des marqueurs rougeoyaient sur sa visière. « En avant ! hurla le colonel, la voix rauque, aux soldats qui le dépassaient. Dégommez-les, les gars et les filles ! Rendez-moi fier de vous ! »
Les senseurs ennemis pouvaient repérer des nœuds de communication quand ils s’en trouvaient assez proches, et ils concentraient à présent leurs tirs sur Gaiene tout en réduisant leur fréquence sur ses voisins. La vue fournie par la visière du colonel tangua quand un nouveau tir le toucha et d’autres symboles de danger se mirent à clignoter sur sa visière.
Sa seconde blessure le fit hoqueter de douleur, puis il éclata de rire et balaya lentement l’espace devant lui de son fusil, en tirant sans discontinuer sur les fortifications ennemies quand ses hommes les atteignaient. « C’est ça ! En avant ! En avant ! »
La fenêtre de sa visière s’éteignit.
Drakon, sans cesser pour autant de courir sus à l’ennemi, constata que le symbole désignant le colonel Conner Gaiene avait disparu de son écran.
Et, subitement, il redescendit sur terre, pleinement présent, en train de foncer bille en tête aux trousses de ses soldats qui venaient d’opérer une percée à travers les défenses ennemies, vers la position où une équipe de l’ingénierie venait de poser une charge directionnelle, tant et si bien que l’explosion et sa propre irruption ne firent pratiquement qu’un. Il vit les défenseurs se retourner frénétiquement vers lui, vêtus de la cuirasse de combat du Syndicat dont il connaissait toutes les failles et faiblesses, et il en abattit six sans prendre le temps de ralentir ni de réfléchir, à peine conscient de ce qui l’environnait sauf de l’absence du symbole de Conner Gaiene sur son écran.
Mais un déclic se produisit en lui quand les défenseurs survivants levèrent les mains ou se jetèrent au sol après avoir balancé leurs armes. La pression exercée par ses mains sur son arme les avait endolories, mais il les contrôlait encore, tout comme il se maîtrisait lui-même. Parce que Conner Gaiene n’était pas mort pour permettre à Artur Drakon de massacrer des soldats ennemis qui cherchaient à se rendre, pour qu’Artur Drakon néglige son devoir et ses responsabilités envers tous les autres soldats de ses deux brigades.
Il entreprit aussitôt de dispatcher les soldats qui se déversaient par la brèche derrière lui. Certains poursuivraient de l’avant pour éliminer toute résistance dans la base. D’autres s’empareraient de ses défenses et surveilleraient l’avancée des troupes du Syndicat qui devaient désormais arriver sur eux de l’extérieur.
Entre deux ordres, il consultait les réactualisations de son écran, mais celui-ci était désormais entrecoupé de blancs dus à l’incapacité de la base de capter les signaux à travers le brouillage ennemi. Cela étant, ces blancs se raréfiaient très vite et il voyait à présent les symboles représentant ses propres unités se répandre à l’intérieur comme de l’eau dans un bassin, pratiquement sans s’arrêter, pour réduire les poches de résistance clairsemées.
« Mon général.
— Oui, colonel Malin.
— Je suis près du centre de commandement. Ses occupants proposent de se rendre.
— Dites-leur qu’il ne leur sera fait aucun mal s’ils le restituent intact.
— À vos ordres, mon général. »
Nouvel appel, celui-ci d’une femme dont la voix trahissait à la fois colère et chagrin. « Général Drakon, ici le lieutenant-colonel Safir, commandant par intérim de la deuxième brigade. Nous avons investi toutes les positions ennemies à l’exception de celles déjà tenues par les unités de la troisième brigade. Je renforce les défenses du périmètre de la base.