— Peut-être devrions-nous renoncer à protéger les cargos, grommela Marphissa. Nous ne faisons que retarder l’inéluctable. Si nous piquions tous sur la planète habitée pour concentrer nos tirs sur les forces terrestres ennemies, nous l’aiderions sans doute davantage.
— Mais… » Diaz serra les poings. « Oui, certainement. Nous ne pouvons plus sauver les cargos. »
Marphissa coula un regard vers la position du Faucon et de l’Aigle, qui s’efforçaient de nouveau d’en découdre avec le croiseur léger de Haris, lequel les narguait toujours, hors de portée.
Elle tendit la main vers sa touche de com mais interrompit son geste et fit la grimace : une autre alerte venait de retentir.
Un nouveau vaisseau était arrivé à Ulindi quelques heures plus tôt. Puisqu’elle n’attendait aucun renfort, ça ne pouvait qu’être une mauvaise nouvelle.
Drakon leva les yeux vers le plafond qui vibrait et tressautait continuellement. Le centre de commandement était enfoui sous des couches de roche et de blindage, tandis que d’autres salles souterraines pareillement protégées formaient un niveau supérieur et qu’à la surface se dressaient un peu plus tôt divers bâtiments. Ces immeubles n’étaient plus désormais qu’un amas de décombres que venait encore fissurer et réduire en miettes le pilonnage d’artillerie qui flagellait l’ex-base ennemie.
À l’intérieur, une fine poussière s’abattait sur Drakon et ses hommes. Mais l’éclairage de secours ne vacillait pas et les écrans restaient allumés et stables. La centrale électrique de la base était enterrée encore plus profondément, à l’épreuve de tout sauf d’un bombardement orbital massif.
« Ils ne portent pas beaucoup de coups directs aux fortifications extérieures, rapporta Malin. Les vaisseaux de Midway ont liquidé leur dispositif de satellites planétaires avant notre atterrissage et les paillettes et la poussière qui saturent l’atmosphère gênent leurs systèmes de visée, de sorte que leurs tirs sont bien moins précis.
— Ils font parfois mouche malgré tout », rétorqua Drakon. La plupart des soldats se tapissaient dans les bunkers anti-explosions proches des défenses extérieures de la base, aussi bien abrités que possible du tir de barrage. « S’ils lâchaient des cailloux sur nous de l’orbite, nous serions déjà réduits en charpie.
— La kommodore doit se charger de tenir occupés les vaisseaux ennemis.
— Si elle ne réussit pas à distraire aussi le cuirassé, il va faire pleuvoir l’enfer sur nos têtes. Maintenant que nous sommes piégés dans ce trou à rats par leurs forces terrestres, nous ne pouvons plus nous disperser à la surface comme je l’espérais. » Drakon se retourna : on venait de lui amener un prisonnier sous bonne escorte.
L’homme salua à la mode syndic en portant le poing droit à son sein gauche. « Sous-CECH Princip. »
Drakon promena le regard sur son complet bien coupé. « Pourquoi n’étiez-vous pas en cuirasse intégrale quand vous avez été capturé, sous-CECH Princip ? »
Princip lui décocha un regard méprisant ; cela étant, il peinait à cacher la nervosité que lui inspiraient les fréquents soubresauts d’un sol ébranlé juste au-dessus de leur tête par de nouveaux impacts. « Je ne suis pas un travailleur de première ligne mais un gestionnaire de haut niveau.
— Non, vous êtes un pur et simple gaspillage de ressources », rétorqua Drakon en se penchant, menaçant dans sa cuirasse de combat, sa visière opaque à quelques centimètres du front en sueur de Princip. « Je veux un compte rendu complet sur les serpents de cette base et je le veux tout de suite ou je vous fais escorter jusqu’à la surface, où vous pourrez évaluer par vous-même l’efficacité de l’artillerie qui frappe cette base.
— Je… Je… Je n’ai pas…
— Débarrassez-moi de lui, ordonna Drakon à Malin en lui tournant le dos.
— Finley doit le savoir ! C’est le chef des serpents d’ici ! Trouvez-la ! »
Malin opina en souriant. « Nous avons un cadre exécutif de première classe Finley parmi nos prisonniers. Du service de la logistique, prétend-elle.
— Isolez-la et faites-lui cracher le morceau. Nous sommes déjà durement frappés du dehors, ça va encore empirer et nous n’avons pas besoin d’être aussi agressés de l’intérieur.
— Que dois-je faire du sous-CECH ? »
L’image de Conner Gaiene traversa l’esprit de Drakon et, l’espace d’un instant, il fut tenté d’ordonner la « terminaison » du sous-CECH Princip. Mais Conner n’avait jamais apprécié ces méthodes, pas plus d’ailleurs que Lara, son épouse bien-aimée depuis longtemps défunte. « Reconduisez-le parmi les prisonniers.
— Je suis un sous-CECH ! protesta Princip. Je devrais…
— La boucler tant que vous y êtes, lui conseilla amicalement le sous-off responsable de sa garde. Le général Drakon te traite déjà beaucoup plus gentiment que tu ne le mérites. Avance ! »
Bien qu’offusqué par l’irrespect que lui manifestait un simple travailleur, Princip quitta servilement le centre de commandement sous la menace des fusils qui lui chatouillaient le dos. Drakon savait que ses soldats ne lui désobéiraient pas, mais que Princip avait de bonnes chances de « se tuer en dégringolant accidentellement dans l’escalier » pendant son trajet de retour.
Un toubib entra à son tour dans la salle. La femme concentrait toute son attention sur la visière de son casque. « Qui a besoin d’un pansement et d’un cachet ? Toi. »
Elle appliqua prestement un bandage d’urgence au bras d’un soldat, lui fourra trois comprimés dans la bouche puis, après avoir consulté de nouveau sa visière, s’apprêta à ressortir.
« Technicienne médicale ! l’interpella Drakon.
— Vous faut-il… ? » Son regard se focalisa sur lui et elle se mit au garde-à-vous pour saluer. « Pardonnez-moi, mon général, je ne…
— Ne vous excusez jamais de faire votre travail, la coupa Drakon. Étiez-vous parmi ceux qui sont sortis ramasser les blessés ?
— Nous tous, mon général.
— Mon admiration va au personnel médical pour le dévouement avec lequel il s’est efforcé de sauver nos gens sous le feu ennemi. Faites passer le mot.
— Oui, mon général. » Elle avait l’air tout à la fois éreintée et légèrement embarrassée. « C’est notre boulot, mon général. Notre devoir.
— Vous le faites très bien. Tous autant que vous êtes. Merci. Je l’annoncerai officiellement quand ce sera fini.
— Euh… oui, mon général. » La femme sortit pour aller retrouver le soldat suivant dont son écran lui indiquait qu’il avait besoin de secours.
Drakon pressentit la suite une seconde avant que le sien ne lui eût signalé l’événement. « Le tir de barrage est levé. »
Malin opina. Ses mains s’activèrent sur son écran. « Les colonels Kaï et Safir ont ordonné à leurs soldats de sortir des bunkers anti-explosions pour regagner les fortifications extérieures. Les défenses automatisées encore intactes de la base tirent déjà sur les assaillants.
— Ils ont envoyé leur première vague trop tôt après le tir de barrage. Afin de surprendre les défenseurs dans les bunkers, les premiers assauts ont débuté alors qu’il était encore en train. Ç’aurait déjà été assez risqué si la précision des tirs d’artillerie leur avait permis de frapper exactement où ils le souhaitaient. Mais, de la part d’un commandant qui se soucierait de ses hommes, ce serait encore plus hasardeux, dans la mesure où les systèmes de visée étaient gravement handicapés. »
Cela étant, celui des forces ennemies était un CECH syndic et, à ses yeux, ses soldats n’étaient que des travailleurs, des êtres sans visage dont le sort importait peu.