Marphissa congédia d’un geste la fenêtre virtuelle montrant le commandant du Sentinelle. Poser la question aux avisos avait été superflu. Ils étaient trop petits, et leurs senseurs avaient des capacités relativement limitées, trop peu puissants par rapport à ceux des plus gros vaisseaux ; en outre, comme l’avait affirmé le Sentinelle, l’atmosphère était à ce point saturée de cochonneries qu’atteindre le niveau de précision nécessaire pour distinguer les soldats de Midway de ceux du Syndicat quand tous portaient des cuirasses de combat eût relevé du coup de bol miraculeux.
« Kommodore, nous avons des données très solides sur la trajectoire des deux croiseurs de Haris », annonça le technicien en chef Czilla.
Marphissa consulta cette partition de son écran et sourit à la vue des vecteurs empruntés par ces croiseurs pour rallier la flottille syndic. On est tombés dans ton panneau, Jua la Joie. Maintenant tu vas réagir comme prévu, faire ce qu’on attend, et le piège se refermera sur toi.
« Kommodore, nous ignorons si nos messages ont atteint les forces du général Drakon, mais nous venons d’en recevoir un de la planète, qui vous est adressé. Uniquement du texte, annonça le technicien des trans. Nos forces terrestres ont dû avoir accès à un émetteur plus puissant, mais, apparemment, elles ne peuvent toujours transmettre que du texte à travers le brouillage.
— Que dit-il, ce texte ? demanda Marphissa, le menton en appui sur une main pour étudier une représentation déjà ancienne de la situation au sol.
— “Avons enlevé la base ennemie, lut le technicien. Forces de Drakon désormais à l’intérieur. Sous attaque massive des forces terrestres syndics, estimées à une division, cernant la base. Demandons assistance dans la mesure du possible.” »
Diaz secoua la tête. « Comment y croire ? Haris pourrait aussi bien avoir envoyé ce message pour nous inciter à bombarder Drakon. Supposez que les nôtres soient encore dehors, en train d’affronter les forces de Haris abritées à l’intérieur de la base…
— Excellent argument, concéda Marphissa en se renfrognant. Tous les messages-textes se ressemblent, quel que soit leur expéditeur. Comment distinguer un camp de l’autre quand on surplombe un champ de bataille depuis une orbite spatiale et que les deux arborent le même modèle de cuirasse ? Est-ce là tout le message ? demanda-t-elle au technicien. Rien d’autre ?
— Juste un paragraphe à la fin qui a dû être abîmé.
— Que dit-il ?
— … lavez vos péchés dans la marée montante. C’est tout, kommodore. Ça n’a aucun sens.
— Lavez… ? » Marphissa se redressa. « Montrez-moi ça. Le message tout entier. »
Une fenêtre s’ouvrit devant elle. Les lignes du texte s’y déroulaient. Tout à la fin se trouvait la phrase qu’avait citée le technicien. « Lavez vos péchés dans la marée montante, répéta Marphissa à voix haute en souriant de soulagement.
— Ça veut dire quelque chose ? demanda Diaz. Quoi ?
— Ça signifie, kapitan, que celui qui a envoyé ce message est quelqu’un à qui la présidente Iceni a confié certaines phrases permettant à d’autres personnes sûres de l’identifier. La présidente se fiait donc assez à notre expéditeur pour lui livrer celle-ci. J’en conclus qu’il est authentique.
— Et si Haris l’avait apprise ?
— S’il la connaît, s’il sait cela, alors nous sommes perdus.
— Mais… ce message prétend qu’ils sont attaqués par une division entière des forces syndics dont nous ignorions la présence à Ulindi, reprit Diaz. Une division entière ?
— Vous feriez un exécrable béni-oui-oui, kapitan. C’est une des qualités qui me plaisent chez le kapitan que vous êtes, mais ne la poussez pas trop loin. Réfléchissez-y et vous verrez que ça fait sens. La division syndic est pour leurs forces terrestres le pendant de leur cuirassé caché qui attendait nos forces mobiles dans l’espace. Je ne sais pas comment ils s’y sont pris, mais c’est une ruse syndic classique : laissez croire à l’ennemi qu’il a la haute main et, dès qu’il tend le cou, faites tomber le couperet.
— C’est vrai, reconnut Diaz. Il faut donc présumer que les forces du général Drakon sont bel et bien dans la base.
— Oui. » Elle se tourna vers le technicien des trans. « Voyez si vous pouvez leur répondre. Je veux… » L’homme eut un regard qui l’incita à s’interrompre… « Qu’y a-t-il ?
— Un autre message-texte, kommodore, mais tronqué celui-là. Barrage d’artillerie imminent. Demandons ass… Puis plus rien.
— Ça a un sens ? demanda Diaz à Marphissa.
— Oui, effectivement, répondit-elle. J’en ai parlé une fois avec quelqu’un à qui c’était arrivé. Les émetteurs des bases fortifiées sont enterrés profondément pour éviter leur destruction, mais, pour transmettre un message, ils ont besoin d’une antenne à la surface. Les barrages d’artillerie qui détruisent tout ce qui se trouve au sol coupent ce faisant les communications et, même si l’émetteur continue de fonctionner, il ne parvient plus à faire passer un signal à travers la roche.
— C’est ce qui s’est passé ? Je n’y avais pas réfléchi.
— Bien sûr que non ! Nous n’avons jamais à affronter ce problème dans l’espace, sauf si nous cherchons à envoyer un message à travers une planète. Et quand arrive-t-il à notre champ de vision d’être bloqué par la masse d’une planète sans qu’un autre vaisseau ou une station ne relaie la transmission ? Pas très fréquemment. » Marphissa montra son écran d’un coup de menton. « C’est ainsi qu’ils s’y sont pris pour nous leurrer. Nous sommes habitués à voir tout ce qui se passe autour de nous, à dialoguer avec tout le monde. Nous ne raisonnons pas en termes d’ennemis cachés et d’obstacles, sauf à être vraiment très près d’une planète.
— Je réfléchirai désormais davantage à ces facteurs, promit Diaz.
— Vous comme moi. » Marphissa reporta son attention sur l’image de la base ennemie capturée et de la zone environnante. « Dès que nous aurons repéré nos cibles, nous lancerons le bombardement. Il ne nous reste plus beaucoup de projectiles cinétiques, mais nous trouverons peut-être quelque chose qui en vaille la peine. »
Ils n’étaient plus qu’à cinq minutes de la planète quand les données combinées des senseurs des avisos et des croiseurs de Marphissa restituèrent enfin une image, sans doute partielle mais pour le moins décourageante. « Beaucoup de forces terrestres à découvert, là et là, fit remarquer Diaz.
— En effet. Mais plus nombreuses de ce côté, dirait-on. Il y a aussi quelques soldats dans les autres secteurs autour de la base, mais ils sont dispersés. » Marphissa tendit la main pour désigner divers sites non loin de la base. Et s’il s’agissait d’hommes de Drakon tentant un dernier assaut désespéré pour prendre la base ? Mais ils sont si nombreux…
Regarde combien d’entre eux sont en train de mourir. Tu les vois d’ici, même de si loin, ces masses qui viennent se heurter à l’obstacle des fortifications pour y trouver la mort. Honore Bradamont m’a appris que jamais le général Drakon n’userait d’une telle tactique. Il ne sacrifierait pas ses gens en lançant des vagues humaines à l’assaut.
C’est un cerveau syndic qui conduit ces attaques.
Ces soldats sont bien l’ennemi.
Marphissa effleura les touches qui faisaient des sites cochés les cibles du bombardement des six projectiles cinétiques qui lui restaient. Six seulement, mais qui feraient de terribles ravages lors de l’impact. Elle marqua une pause, consacra une dernière seconde à s’assurer qu’elle comptait vraiment le faire puis enfonça les touches autorisant le bombardement et son déclenchement automatique lorsque ses croiseurs auraient atteint la position idoine. « Établissez-moi un vecteur pour rejoindre le Midway, ordonna-t-elle à Diaz. Nous l’emprunterons dès que le bombardement sera lancé. »