Deux derniers messages à envoyer. « Général Drakon, je ne sais pas si vous capterez ceci, mais je vous prie d’accepter l’appui de ce bombardement rapproché, avec les compliments des forces mobiles. »
Et, enfin : « Guetteur, Sentinelle, Éclaireur, Défenseur, rejoignez la formation quand nous passerons près de la planète. Prenez les positions qui vous sont affectées dans la formation Cube Un.
» On a un cuirassé à détruire. »
« Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, bon sang ? » La voix d’Iceni aurait rayé le diamant, mais, bien entendu, l’image du kapitan Kontos ne cilla même pas. Il se trouvait à des années-lumière et le message avait été envoyé des heures plus tôt.
« “Observez les étoiles différentes” », répéta Kontos comme s’il répondait à sa question alors qu’il ne l’entendrait pas avant plusieurs heures. Il avait dû se dire qu’Iceni voudrait qu’il répétât le message. « Les Danseurs nous ont envoyé ce message, adressé aux “symétries de ce système stellaire”. Selon moi, ils voulaient parler du général Drakon et de vous puisque vous êtes ses deux dirigeants. Il se résume à ces quelques mots.
» Nous n’avons toujours pas reçu de nouvelles de la flotte de Black Jack. J’attends vos ordres. Au nom du peuple, Kontos, terminé. »
Son image disparue, Iceni étudia les fenêtres virtuelles montrant les vues des nombreux rassemblements de citoyens rétifs, dans l’attente d’une déclaration qui saurait les apaiser ou du détonateur qui déclencherait leur explosion. Pressentant que les émeutiers en herbe tourneraient en rond, en proie à l’indécision, maintenant que tous les moyens de communication des médias étaient coupés et que plus rien ne viendrait les exciter ni provoquer leur colère, Iceni avait consigné les policiers dans leurs commissariats et leurs postes.
Mais cette pause ne durerait pas. Elle devait impérativement désamorcer la bombe. Dès que le colonel Rogero lui aurait appris que ses préparatifs étaient achevés, elle découvrirait si son pari était payant. Sinon… Eh bien, Rogero l’avait dit lui-même : on n’aurait plus d’autre solution que de se terrer dans des zones fortifiées en attendant que le feu s’éteignît de lui-même faute d’aliments.
Gwen Iceni ne manquait sans doute pas de pratique dans la dissimulation des véritables sentiments qui l’agitaient et la capacité à projeter l’image que son public attendait d’elle. C’était un instrument nécessaire à la survie sous le régime syndic, où la plupart des supérieurs n’avaient cure qu’on leur mentît du moment que les mensonges qu’on leur servait étaient ceux qu’ils voulaient entendre. C’était aussi un atout très important dans les rapports avec les travailleurs subalternes, tout prêts à gober les mensonges quand leur seul espoir y résidait, et les travailleurs ont besoin de l’espoir, même de faux espoirs, pour vivre et continuer de bosser.
Pour l’heure, en dépit de son anxiété, de la fureur que lui inspiraient ceux qui avaient déclenché en sous-main la crise qu’elle affrontait, de l’inquiétude qu’elle éprouvait pour les forces envoyées à Ulindi et, surtout (Admets-le, Gwen, même si tu ne dois jamais t’en ouvrir à lui) pour le sort d’Artur Drakon, Iceni donnait l’apparence d’une sereine assurance lorsqu’elle enfonça une touche pour adresser un message à Black Jack. « Amiral Geary, j’espérais vous voir revenir à Midway, mon cher ami. » Même si vous ne m’avez pas encore contactée. Attendez-vous de voir comment je réagis à la colère de la populace ?
« Nous sommes actuellement en proie à quelques troubles mineurs de l’ordre public qui, à mon grand regret, requièrent toute mon attention. Le général Drakon est parti à Ulindi, dont il aide la population à se défaire des chaînes du Syndicat. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que votre capitaine Bradamont s’est révélée un atout exceptionnel dans nos efforts pour défendre notre système stellaire et instaurer à la fois un régime plus stable. Je regrette seulement qu’elle se trouve à bord de notre cuirassé Midway, qui est lui aussi à Ulindi, et qu’elle ne puisse donc s’adresser à vous personnellement. Je peux vous promettre qu’elle est en sécurité et hautement respectée par les officiers et les techniciens de nos forces.
» À ce que j’ai pu constater, il semblerait que les extraterrestres qu’on surnomme les Danseurs rentrent chez eux. J’aimerais en avoir la confirmation. »
Je déteste mendier. Pourquoi me forcez-vous à vous le demander, Black Jack ? Sans doute pour me rappeler combien vous êtes plus puissant que moi. « Ils nous ont adressé directement un message. Observez les étoiles différentes. Nous n’avons aucune idée de sa signification. » Black Jack la connaîtrait-il ? À son dernier passage, il prétendait n’entretenir avec ces cerveaux extraterrestres qu’une forme basique de communication, mais peut-être y a-t-il eu des progrès depuis.
« J’ai la conviction que nos actuels problèmes domestiques sont l’œuvre d’agents étrangers. » Et peut-être aussi de certaines sources locales. Mais lesquelles ? « Je m’efforce de mon mieux de ramener le calme sans recourir aux méthodes du Syndicat. » Ces méthodes ne me sont plus accessibles, même si je voulais en user, mais autant présenter cet imbroglio sous son meilleur jour.
« Veuillez, je vous prie, m’informer de vos projets. Je reste votre fidèle amie et alliée. » Ne me contrains pas à ramper ! Tu as besoin de moi, que tu en sois conscient ou pas. « Au nom du peuple, présidente Iceni, terminé. »
La réponse mettrait près de huit heures à lui parvenir, si du moins Black Jack en envoyait une. L’espace est fichtrement trop vaste, songea-t-elle. Où est…
Une tonalité particulière se fit entendre sur son système de com. Sa main jaillit pour enfoncer la touche RÉCEPTION et elle vit réapparaître le colonel Rogero. Il portait un uniforme propre, mais l’étui de son arme de poing était vide. « Les forces terrestres ont été briefées et sont prêtes, madame la présidente. Chacun connaît pleinement les risques, sait ce que nous allons faire et comment nous allons nous y prendre. Nous sommes parés.
— Pourquoi êtes-vous désarmé, colonel ?
— Je vais sortir d’ici avec mes soldats.
— Vous venez d’être victime d’un attentat, colonel. Cet événement ne vous a-t-il pas mis la puce à l’oreille ? Les explosions n’étaient sans doute pas assez violentes ? »
Son courroux arracha un sourire à Rogero. « Je comprends le risque, madame la présidente. Mon arme est cachée sur moi. Mais il me semble important de sortir avec mes hommes, et je ne dois pas avoir l’air de menacer les citoyens d’une arme quand eux n’en ont pas.
— Colonel Rogero, insista-t-elle de sa voix la plus neutre, vous êtes conscient que, si nos craintes concernant Ulindi se vérifient, vous deviendrez le plus haut gradé survivant de mes forces terrestres ? Que la sécurité future de Midway dépend peut-être déjà de votre survie et de la fermeté de votre main ? »
Cette fois, Rogero hésita un instant avant de répondre. « Madame la présidente, je ne sortirais pas d’ici si je n’étais pas certain que ce soit nécessaire pour l’avenir de Midway. Qui ne risque rien n’a rien, dit un vieux proverbe. Je suis sûr qu’il s’applique en l’occurrence.