— Et moi ? s’enquit-elle. Exigera-t-on de moi de prendre ces mêmes risques ? Devrai-je moi aussi me montrer ? »
Au terme d’une autre seconde d’hésitation, le colonel secoua la tête. « Pas dans l’immédiat. Je vous recommanderais plutôt d’attendre de voir ce qu’il adviendra après le déploiement des forces terrestres. Aux yeux des citoyens, la plupart des soldats sont des travailleurs comme les autres et leurs officiers peu ou prou des contremaîtres. Nous sommes aux ordres. Vous, en revanche, vous donnez ces ordres. C’est ainsi que les citoyens voient les choses, de sorte que, pour eux, vous restez le plus haut échelon de l’autorité. Si vous décidez qu’en dépit de tous nos efforts la situation reste instable, votre apparition au moment voulu pourrait faire pencher le plateau de la balance dans le bon sens.
— J’en conviens. Faites en sorte de rester en vie, colonel. Si vous mouriez, je serais très fâchée contre vous. »
Il sourit derechef, non sans que la crispation et la brièveté de son sourire ne révèlent par inadvertance la tension qui l’habitait. « Je tâcherai de m’en souvenir, madame la présidente. Nous sortons dans cinq minutes.
— Je réactiverai aussitôt les médias, déclara-t-elle. Je suis persuadée que les virus et les bots qui nous empêchaient de contrôler ce qui passait dans leurs tuyaux sont à présent désactivés et que nous avons désormais la haute main sur eux.
— Excellent, approuva Rogero. Si quelque chose d’indésirable filtrait malgré tout…
— Je ne crois pas que nous devions nous en inquiéter, colonel. J’ai demandé à mes techniciens combien il faudrait d’ingénieurs informaticiens pour désamorcer une bombe menaçant d’exploser dans le même local qu’eux, et aucun n’avait l’air pressé d’apprendre la réponse par expérience personnelle.
— Eh bien, ce serait encore un autre problème, matériel celui-là, n’est-ce pas ? » Rogero salua puis hocha la tête à l’intention d’Iceni. « Je me présenterai au rapport dès que ce sera fini, madame la présidente.
— Veillez-y. »
Iceni vérifia sa tenue. Une jolie tenue au demeurant, différente du complet traditionnel de CECH syndic qu’elle en était venue à mépriser, et qui, ni par la coupe ni par la teinte, ne rappelait le Syndicat. Un vêtement qui projetait une image d’autorité et de pouvoir plutôt que d’impitoyable cruauté. Elle inspecta longuement son visage et sa coiffure. Aucun n’était parfait, mais c’était aussi bien. Si les citoyens tenaient absolument à la voir en chair et os, il valait mieux qu’ils vissent en elle une femme normale, une de leurs semblables. La fonction de présidente s’était révélée une gageure sans doute plus ardue que celle de CECH autocrate, mais elle avait déjà beaucoup appris.
Elle attendit ensuite en observant les nombreuses fenêtres virtuelles.
« Madame la présidente ? Devons-nous reprendre la diffusion des médias comme prévu ?
— Oui. Faites. »
Elle assista à diverses formes erratiques de réaction de la part des foules agitées à mesure que l’accès aux informations était rétabli et que les citoyens se mettaient en quête de renseignements.
Les forces terrestres entrèrent en scène. Pas seulement le colonel Rogero, mais tous les soldats locaux.
Aucun n’avait de cuirasse. Aucun n’était armé. Ils portaient leur uniforme avec correction et fierté et marchaient le long des rues d’un pas lent et sûr, à longues enjambées, en de nombreuses formations relativement réduites, pour se diriger vers les places et les parcs où s’amassaient les foules.
Iceni zooma sur quelques images, consciente que tous les médias montreraient peu ou prou les mêmes. Les citoyens les plus proches de soldats les regardaient passer ; l’hostilité et la peur instinctive que leur inspiraient les traditionnels agents du maintien de l’ordre du Syndicat cédaient peu à peu la place à l’ahurissement à la vue de l’absence de matériel anti-émeute.
Les soldats souriaient et agitaient la main, petits groupes en tenue militaire isolés au milieu de la populace. Si d’aventure celle-ci se retournait contre eux, ils seraient balayés en un clin d’œil.
Elle aperçut le colonel Rogero, marchant avec quelques-uns de ses soldats, l’air de n’avoir aucun souci au monde.
« Tout va bien jusque-là », entendit-elle dire à plusieurs de ses hommes. Et d’autres :
« Pas de problèmes.
— Besoin de rien ?
— Tout le monde va bien ? »
Elle assistait à ces scènes, entendait les voix, regardait les divers médias montrer actions et réactions, permettait à son instinct d’évaluer tout cela et se promettait de ne pas se laisser guider, dans sa prochaine décision, par le froid calcul mais par les processus agissant au niveau subconscient. Elle avait gravi les échelons du Syndicat en apprenant à lire dans la tête des gens, à déchiffrer leurs humeurs et leur comportement, et, là, ce talent très particulier lui soufflait quelque chose de capital.
La parade des forces terrestres de Rogero ne suffirait pas. La populace restait incertaine, indécise. Les gens savaient que les forces terrestres obéissaient aux ordres, à ses ordres, et que, si ça dégénérait et qu’elle appliquait encore les vieilles méthodes syndics, elle ne soucierait guère de ce qu’il adviendrait des soldats.
La populace avait besoin d’une autre impulsion, d’une autre preuve, assez spectaculaire pour faire enfin pencher du bon côté le plateau de la balance.
Elle baissa les yeux, les ferma, se concentra entièrement sur elle-même et le séjour de calme et de sérénité où résidait, en son for intérieur, le noyau de ses émotions.
Puis elle se leva et sortit de son bureau.
Ses gardes du corps s’empressèrent de l’entourer, mais elle les congédia d’un geste. « Restez ici », ajouta-t-elle. Elle se sentait vulnérable, comme nue, et, si elle se demanda encore une fois ce qu’était devenu Togo, elle continua d’avancer d’un pas ferme et vif quand ils se pétrifièrent, obéissant à son injonction, mais continuèrent de la suivre des yeux sans comprendre.
Elle gravit un escalier et longea des couloirs jusqu’à atteindre le portail massif de l’entrée officielle du palais du gouvernement, où elle fit signe aux gardes d’ouvrir les portes blindées et de s’effacer.
Une vaste esplanade s’étendait devant l’immeuble et une foule immense l’y attendait.
Elle franchit seule le portique de l’entrée sous les objectifs des médias qui zoomaient sur sa personne, descendit les marches de l’escalier de granite et se présenta devant les premiers rangs en ne les surplombant que de la hauteur d’une marche : une femme face à une masse humaine.
Toute seule devant tant d’inconnus, sans aucun garde du corps pour la protéger, Iceni songea un instant aux éventuels spadassins. Il y avait sans doute sur la planète quelques tueurs à gages exercés, de ceux qui avaient tenté d’assassiner le colonel Rogero. Mais ces gens-là planifient soigneusement leurs forfaits. Ils observent les allées et venues de leur cible, ses habitudes et ses activités, et se préparent avec la plus extrême diligence à l’éliminer dans les conditions les plus propices, comme ils avaient d’ailleurs failli le faire avec Rogero.
Quel assassin aurait-il pu prévoir qu’elle se trouverait à découvert là où elle n’allait jamais ?
Elle était certainement à l’abri de cette menace, du moins pour le moment, maintenant qu’elle avait osé l’imprévisible, l’impensable.
La seule chose dont elle devait plutôt s’inquiéter, c’était la force brutale de dizaines de milliers de citoyens, qui pouvait se déchaîner à tout moment.
Elle sourit à la foule, dont le tumulte s’apaisa. « Tout va bien », déclara-t-elle. Ses paroles résonnaient à travers toute la place. « Je tenais à vous le dire en personne. Aucun danger ne nous menace pour l’instant. Ainsi que vous avez pu le voir, le colonel Rogero est vivant et se porte bien, tout comme moi-même. Les forces terrestres ne combattent pas, nos forces mobiles nous protègent et nos représentants élus restent libres de remplir les fonctions auxquelles vous les avez portés. Aucun de vos dirigeants ne représente un danger pour vous, moi moins que quiconque. Je suis votre présidente. »