Elle attendit. Des milliers de gens la fixaient avec incrédulité. Peu d’entre eux avaient eu l’occasion de voir le CECH d’un système stellaire en chair et en os, et toujours derrière un cordon de gardes du corps lourdement armés. D’innombrables autres devaient suivre les informations, tout aussi ébahis. Les CECH syndics ne se mêlaient jamais ouvertement à la population, du moins quand ils n’étaient pas escortés par des gorilles en nombre suffisant pour repousser une petite armée. Iceni avait été un CECH syndic et, aux yeux de très nombreux citoyens, elle restait stigmatisée par ce passé.
Plus hardie que les autres, une jeune femme recouvra finalement la voix. « Pourquoi êtes-vous là ? demanda-t-elle.
— Parce que je n’ai pas peur de vous, répondit Iceni en veillant, sans donner l’impression de se forcer, à ce que la sienne portât jusqu’au fond de l’esplanade, afin que ses paroles soient enregistrées et retransmises par toute la planète. Je ne vous crains pas et je ne veux pas que vous me craigniez. »
C’était peut-être le plus gros mensonge qu’elle eût jamais prononcé ; pourtant, au fil du temps, elle avait eu l’occasion d’en énoncer de franchement monumentaux. Elle était en proie à un effroi incoercible, son cœur battait la chamade alors même qu’elle souriait sereinement à cette populace innombrable qu’elle aurait presque pu toucher. Les paroles de tous ses mentors, supérieurs, professeurs ou camarades d’un rang équivalent au sien lui revenaient : Ils sont dangereux, il faut les tenir en laisse et les contrôler. Tu ne dois jamais te montrer à eux, jamais leur paraître faible et vulnérable. Il faut les dompter, les assujettir, les contraindre à se soumettre parce que, s’ils croient un seul instant pouvoir modifier leur sort ou se venger de toi, ils te réduiront en charpie.
Une main surgit brusquement de la foule dans sa direction, et elle dut faire appel à toute sa discipline et à sa volonté pour ne pas reculer en sursaut. Mais la main ne la menaçait pas, elle se tendait tout bonnement vers elle, et, au bout d’une seconde, Gwen se contraignit à offrir la sienne pour s’en emparer avec délicatesse. « Tous mes vœux de bonheur, citoyen », déclara-t-elle de la même voix placide mais toujours aussi sonore.
Elle sentit alors des frémissements gagner graduellement toute la foule, comme les ondulations d’un étang où l’on vient de balancer une pierre, tandis que des sourires naissaient çà et là et que la tension retombait brusquement. Il en va ainsi avec les foules. Quand elles basculent, c’est tout d’un bloc ; et celle-là n’avait pas basculé dans la fureur et dans la violence, mais dans la confiance et la fête. Iceni le sentit et son effroi de tout à l’heure fut soudain balayé par une étrange exaltation. « Au nom du peuple ! » cria-t-elle en levant les bras. Par toute la place, la masse humaine entreprit de répéter puis scander ces mots dans un rugissement d’approbation et de soutien dont l’ampleur et la puissance la terrifièrent ; ce tonnerre se réverbéra sur la façade de l’immeuble derrière elle avec assez de force pour la faire vaciller.
Elle s’arma de courage et fit un pas de plus vers la foule ; les citoyens se bousculaient pour s’approcher d’elle tout en observant une distance prudente par la force de l’habitude, mais pour essayer de la toucher, applaudir ou lui faire signe de la main.
La voix du colonel Rogero retentit dans sa minuscule oreillette de droite. « Félicitations, madame la présidente. Vous avez réussi. Tous les secteurs rendent compte de la fin de la crise dès votre apparition hors de votre résidence. Nous veillerons à ce que les débits de boissons et les pharmacies restent fermés pour éviter les débordements durant la fête. »
Iceni continuait de sourire, bien qu’elle eût préféré s’effondrer de soulagement ; alors même qu’elle touchait des mains et agitait la sienne, elle s’efforçait de contrôler le battement trop rapide de son cœur, de ne pas laisser ses yeux trahir l’effroi que lui inspirait la puissance de cette masse humaine.
Elle les avait à sa botte, se rendit-elle compte brusquement. Elle avait toute cette formidable puissance sous la main. Ils feraient tout ce qu’elle leur demanderait, pas à contrecœur comme quand on les y contraint par la force, mais avec enthousiasme au contraire, parce qu’ils croyaient en elle, et ils mettraient tout leur cœur à l’ouvrage. C’était ce pouvoir-là que craignait le Syndicat, que l’Alliance prétendait manier et qu’elle-même détenait à présent. Elle avait eu peur de ces gens, redouté la puissance de la populace, mais, maintenant qu’elle pouvait en user ou en abuser, maintenant qu’elle possédait enfin ce qu’elle briguait depuis si longtemps, ça lui flanquait une trouille bleue.
Chapitre onze
« Un autre tir de barrage ! Tous aux abris ! »
Drakon s’assit. Il se sentait lourd et pataud dans sa cuirasse de combat et son siège crissait sous son poids. À part Malin et lui-même, le centre de commandement abritait quelques autres soldats. Il consulta sur son écran les informations portant sur ce tir de barrage imminent et l’évalua en fonction de son expérience, bien trop extensive hélas, de cible d’une artillerie ennemie. « Légèrement moins dense que le premier. Ils doivent commencer à manquer de roquettes.
— Les tirs d’artillerie, en revanche, sont proportionnellement plus massifs, admit Malin. Mon général, nous allons devoir recourir aux paillettes des réserves de la base s’ils remettent le couvert. Tout ce qui pourrait saboter la précision de leurs senseurs et de leurs systèmes de visée est à deux doigts de s’épuiser.
— Ce second tir de barrage syndic va encore soulever poussière et débris, fit observer Drakon. Colonel Kaï, colonel Safir, où en sont vos troupes en matière de munitions ?
— Pleinement ravitaillées, mon général. Avec d’autres réserves juste derrière les lignes de front, répondit Kaï.
— Pareil ici, mon général, rapporta Safir. Mais les soldats sont fatigués. La journée a été longue.
— Les patchs de remontant sont autorisés pour ceux qui n’en auraient pas déjà profité », déclara Drakon. L’application excessive et trop fréquente de ces stimulants engendrait des épisodes psychotiques, ce qui, chez des soldats lourdement armés, pouvait avoir de funestes conséquences. Mais, après tout ce qu’avaient traversé les siens, il était sans doute largement temps de les remonter physiquement et mentalement.
« Très bien, mon général. Mes gens croient avoir repéré les premiers signes de troupes syndics se massant en face du secteur 4 », ajouta Safir.
Malin acquiesça d’un hochement de tête. « À certains indices captés par nos senseurs, je crois pouvoir affirmer que les deux prochains assauts viendront des secteurs 1 et 4.
— Ils répéteront la même erreur, affirma Kaï. L’échec ne traduit pas forcément une faille dans un plan. » Safir éclata d’un rire bref, s’attirant un regard intrigué de Kaï. « Je me contentais de souligner la politique syndic en matière de tactique. Vous n’êtes pas d’accord ?
— Si, colonel, dit Safir. J’admirais seulement la précision de votre déclaration. »
Drakon réussit tout juste à dissimuler son sourire. Safir avait longtemps servi sous les ordres de Gaiene et elle avait donc une grande expérience de ces réitérations. Mais le souvenir de Conner effaça son sourire avant même son apparition, puis le bombardement survint.