Le ciel leur tomba de nouveau sur la tête : les plafonds, les murs et le sol de la base vibraient sous de constantes explosions. Mais les Syndics savaient construire solidement, et cette fortification semblait exempte des failles et des erreurs les plus communes. Des couches de blindage spécial absorbaient les chocs des charges pénétrantes, et les explosifs détonants semblaient n’avoir que bien peu d’effet sur elles, sinon pour rebondir et ricocher dans tous les sens à travers la poussière et le gravier, vestiges des édifices de surface.
Malin reçut un rapport et se tourna vers Drakon en secouant la tête, tandis que de nouveaux nuages de poussière s’abattaient du plafond. « Finley, le cadre exécutif de première classe et présumée chef des serpents locaux, est morte. Elle avait été capturée pendant notre assaut initial, mais on a retrouvé son cadavre au milieu des prisonniers qui, tous, prétendent ignorer ce qui lui est arrivé.
— Bizarre comme les serpents trouvent fréquemment la mort durant les assauts ou après leur capture quand on les enferme avec d’autres prisonniers, laissa tomber Drakon en se renversant et en relevant les yeux pour pouvoir distinguer, par le truchement de son écran de visière, la poussière qui lui tombait dessus par une petite anfractuosité du plafond.
— Beaucoup sont morts ici, en effet, confirma Malin. À ce que j’ai pu reconstituer, c’est d’ailleurs ce qui nous a permis de prendre la base si vite après avoir submergé ses fortifications. Les serpents des premières lignes ont commencé à tirer sur les soldats qui cherchaient à battre en retraite, et les camarades de ces derniers l’ont très mal pris, au point qu’ils se sont mis à massacrer les serpents. La brigade qui tenait la base a comme implosé dès que nous avons accentué la pression.
— Morgan ne s’y était pas trompée, lâcha Drakon.
— Non… effectivement. »
Drakon coula encore un regard vers la poussière qui s’abattait en se demandant ce qu’était devenue Morgan et en regrettant, comme à son habitude, de ne pouvoir quitter le centre de commandement qu’il occupait pour passer en première ligne. Il n’avait jamais apprécié cette obligation, pourtant nécessaire, de rester à couvert afin de se concentrer sur le tableau général au lieu de participer en personne aux combats. Il trouvait cela à la fois lâche et injuste, quand ses soldats se battaient et mouraient pour obéir aux ordres qu’il avait lui-même donnés. Mais je sais que je dois m’en abstenir. Si je n’étais pas là pour évaluer la situation dans son ensemble, si je ne me conduisais pas en général, je les trahirais. Qui ferait alors mon travail à ma place ?
Qui se soucierait du sort de ces soldats ?
« Le tir de barrage a cessé, fit remarquer Malin. Les senseurs de surface encore intacts ne voient pas arriver d’autres roquettes après la salve qui frappera dans trente secondes. »
Drakon se redressa, se leva et se concentra sur son écran. « À toutes les unités, le dernier tir de barrage s’interrompra après la prochaine salve. Sortez des bunkers anti-explosions dans quarante secondes et réoccupez les fortifications extérieures. »
Le sol fut secoué par une dernière convulsion puis, dans les fenêtres virtuelles qui s’ouvraient devant lui, Drakon vit les paquets de paillettes syndics semer la confusion dans la zone dégagée cernant la base.
« Retenez vos tirs. » Le colonel Safir donnait ses ordres à ce qui restait de sa brigade. « Ne tirez que lorsque vous aurez une cible dans votre ligne de mire. Attendez.
— Minute ! ordonna Kaï à ses hommes. Prêts ? »
Les défenseurs avaient pu se reposer pendant le tir de barrage. Ils avaient été ravitaillés en munitions prélevées sur les larges stocks de la base et avaient aussi déjeuné de rations provenant des réserves syndics. Ils s’amassaient à présent dans les fortifications dont les défenses automatisées avaient été en bonne partie détruites par les combats antérieurs, et ils braquaient leurs armes sur les nuages de paillettes qui s’élevaient devant eux.
Devant les secteurs 1 et 4, une masse compacte de silhouettes en cuirasse de combat surgit soudain de la grisaille et apparut en pleine vue à moins de vingt mètres des fortifications extérieures.
« Feu ! » hurlèrent à l’unisson Safir et Kaï.
Sur ces deux positions, les premiers rangs des troupes d’assaut se volatilisèrent sous le feu défensif. Mais les assaillants continuaient opiniâtrement d’avancer, en trébuchant sur les cadavres de leurs camarades, contre des tirs nourris qui les décimaient impitoyablement.
Ceux du secteur 1 se pétrifièrent, s’immobilisèrent l’espace d’un instant, pliés sous ce feu comme sous un vent violent. Puis ils rompirent les rangs et reculèrent en désordre vers les nuages de paillettes.
Mais au secteur 4, diamétralement opposé, les attaquants qui affrontaient les troupes de Safir arrivaient toujours, une vague après l’autre, jusqu’à ce que leurs cadavres, en s’empilant, finissent par bloquer la vue des postes de tir.
« Colonel ! Nous ne pouvons plus couvrir le pied du mur ! Leurs équipes de pointe vont avoir le champ libre pour tirer.
— Qu’ils aillent au diable ! s’écria Safir. Demande permission de contre-attaquer, mon général. »
Malin décocha à Drakon un regard sidéré. Le général avait été témoin de la pression de plus en plus forte qui s’exerçait sur les troupes de Safir. « Mon général, c’est…
— Une excellente idée, affirma Drakon. Les troupes du Syndicat qui ont regagné leurs lignes ne verront pas nos forces quitter la base à cause des paillettes qu’elles ont déployées pour couvrir leur assaut. Permission accordée, colonel Safir. Faites votre sortie depuis le secteur 5. Dégagez le pied du mur et ramenez ensuite vos gens à l’intérieur.
— Vous avez entendu ? cria Safir. Troisième bataillon, giclez ! »
Les poternes s’ouvrirent à la volée à la base des fortifications, sur leur flanc où la masse des assaillants s’entassait au pied du mur. Le troisième bataillon de la deuxième brigade s’en déversa, le colonel Safir en tête, pivota aussitôt de quatre-vingt-dix degrés et enfonça le flanc de l’assaut syndic comme un marteau-pilon.
L’attaque s’effrita d’un seul coup : la plupart des soldats ennemis, épuisés, tombèrent tout bonnement à genoux et jetèrent leurs armes tandis que les autres s’enfuyaient. Des silhouettes en cuirasse intégrale, sans doute des serpents ou des superviseurs ulcérés, tentèrent bien d’abattre les hommes qui se rendaient, mais les soldats de Safir ciblaient tous ceux qui tenaient encore leur arme et les liquidaient. « Rassemblez-les ! ordonna le lieutenant-colonel. Vous ! ajouta-t-elle en basculant sur un haut-parleur externe que les micros des cuirasses intégrales syndics pourraient capter. Si vous voulez rester en vie, avancez ! Vous serez regardés comme des prisonniers. Ceux qui seront encore dehors quand nous rentrerons serviront de cibles !
— Mon général, intervint Malin, dès que le Syndicat se rendra compte que des soldats à nous sont sortis des fortifications…
— Il ordonnera le bombardement de la zone, conclut Drakon. J’ai vécu et travaillé assez longtemps sous le régime syndic pour savoir quel délai il faut à ces gens pour digérer de nouvelles informations, arrêter une décision et changer leur fusil d’épaule. Il nous reste au moins quatre minutes. Faites rentrer vos gens en moins de quatre minutes, colonel Safir.
— À vos ordres, mon général, répondit-elle, hors d’haleine. Ils y regarderont maintenant à deux fois avant de s’en prendre aux filles et aux gars de Conner Gaiene. »